Le Naufrage du vapeur Louise-Jenny (Suite)

Sur le départ

Le "Louise-Jenny" de la société F.Mallet & Cie, affrété par son actionnaire majoritaire, la société Worms-Josse & Cie, s'apprête a effectuer un nouveau voyage sur la ligne Bordeaux-Le Havre-Hambourg.

Après avoir chargé son fret aux entrepôts Worms, quais sud du port de Bordeaux, le Louise-Jenny mouille à la pointe de Grâve le 7 décembre 1890.

Port de Bordeaux - Entrepôts Worms © MD


Article journal "La Petite Gironde" du 08-12-1890

Son chargement de 280 tonneaux, est composé de barriques de vins de Bordeaux et de spiritueux en tonnelets, touques ou bouteilles (cognac, absinthe, ...), de fruits secs et en conserves (ananas), de cuir de veau et de barils d'essence de thérébentine. Le navire est assuré pour une somme de 225.000 fr. (env. 910.000€ de 2019)


Bordereau de prise en charge de vin par le Louise-Jenny - Signature Cpt Vallin (1886) © JL Guégaden


Le 8 décembre au matin, après avoir tracé sa route jusqu'à Belle-Île, le Louise-Jenny appareille et prend le large, cap Nord-Ouest, en direction du Hâvre.
Le capitaine Ernest Vallin part confiant : C'est un homme d'expérience qui connaît bien cette ligne qu'il pratique régulièrement et il a confiance en "son" Louise-Jenny.

19:00. Le Louise-Jenny croise Belle-Île sous petite brume : Une nouvelle route passant près du Raz-de-Sein est calculée puis tracée : Changement de cap.

   

Le naufrage

Le 09 décembre, 00:00. Il fait nuit. Une épaisse brume couvre maintenant la mer. Le steamer taille sa route imperturbablement et court vers son funeste destin. 

L'homme de veille n'a pas remarqué le feu à éclipses du Phare de St Pierre en Penmarc'h. Rien d'étonnant : ce feu à huile minérale, d'une portée de 22 miles nautiques, a une puissance insuffisante pour percer la brume.

00:30. Le "Louise-Jenny" s'échoue à l’extrême Ouest des Étocs, une ligne de récifs à deux miles au large de Kérity en Penmarc'h, entre les roches Ar Bleiz et Men Ouarn (trad. Bleiz, Le Loup et Men (L?)ouarn, pierre renard).


Le Phare de St Pierre © Neurdein

Lieu du naufrage. Étocs entre roches "Ar Bleiz" et "Men Ouarn" © SHOM 1904

Pas besoin de beaucoup d'imagination pour comprendre la stupeur de l'équipage au saut du lit, la confusion de l'homme de barre qui n'a pu éviter les roches noyées dans la brume et de l'homme de veille...qui n'a rien vu venir. Et que dire de la stupeur du capitaine Vallin ! Il ordonne de tirer la sirène du bateau : Le bateau s'est échoué.

Au rapport auprès du capitaine, le constat du mécanicien et du chauffeur est sans appel : La voie d'eau est importante. Trop importante. La salle des machines et les cales commencent à se remplir d'eau. La chaudière menace d'être submergée et par voie de conséquence d'exploser. Le navire est perdu.

Le moment de stupeur passé, le Capitaine Vallin ordonne de mettre à l'eau trois des canots de sauvetage. Retournés en salle des machines, le mécanicien et le chauffeur libèrent la pression de la chaudière avant qu'elle n'explose. La sirène hurle, les soupapes crachent, le ressac qui bat la coque, l'acier de la coque qui grince sur la roche... C'est le "sauve-qui-peut".

L'équipage au complet monte dans les canots et s'éloigne quelque peu du lieu du sinistre.

Le sauvetage

Alertés par la sirène du vapeur, les marins de Kérity arment leurs barques dans l'urgence et se dirigent au jugé vers le lieu du sinistre.

Le premier canot à trouver le lieu du naufrage est la chaloupe Sainte-Thumette de Kérity. A son bord, le pilote Le Gall, qui embarque dans un des canots de sauvetage du Louise-Jenny afin de conduire les rescapés vers Kérity par le chenal de Pénaguer.


Lieu du Naufrage. Vue satellite © Google Earth


Les causes du naufrage

Une erreur de calcul de route est la cause principale de cet échouage. Le routeur a-t-il bien tenu compte de l'heure et du coefficient de marée, de la dérive due à la force des courants rencontrés sur sa route ? Toujours est-il que cet exercice pourtant routinier a manqué ce jour là de rigueur et a conduit à la perte du navire. Les conditions brumeuses aggravantes, aux abords des roches funestes, n'ont pas aidé à sauver le steamer. On peut ajouter que, contrairement au phare d'Eckmühl inauguré 7 ans plus tard, le phare de Saint Pierre n'était pas équipé d'une corne de brume...