1905 - Fort Chabrol à Saint-Pierre-Penmarc'h

Journal «La dépêche de Brest» du 14 décembre 1905


Tentative de meurtre à Saint-Pierre-Penmarch


Penmarch, 13 décembre.

Une tentative de meurtre, qui produit une grosse émotion dans la région, s'est produit lundi à Saint-Pierre-Penmarch.

Le sieur Le Cléach, cultivateur, tira un coup de feu sur le maçon Le Pape.

Un ouvrier, accouru au bruit de la détonation, essaya de désarmer le meurtrier, mais il fut frappé d'un coup de couteau et grièvement blessé.

Cet exploit accompli, le criminel s'enferma.

La gendarmerie et le maire se sont rendus sur les lieux pour essayer d'arrêter le forcené, qui menace de tirer sur tout individu qui tenterait de l'appréhender.

Le parquet et le préfet ont été avisés.

On assure que Le Cléach ne jouirait pas de la plénitude de ses facultés mentales.
  

Le bourg de Saint-Pierre © Le Deley

Journal «La dépêche de Brest» du 15 décembre 1905

Le fort Chabrol de Penmarc'h


Penmarch, 14 décembre.

Voici de nouveaux détails sur cette étrange affaire, dont nous avons parlé hier :

Lundi, vers 2 h. 1/2 de l'après-midi, le nommé Thomas Cléac'h, cultivateur à Saint-Pierre, tira, à quatre ou cinq mètres de distance, un coup fusil sur M. Le Pape, maçon, qui, heureusement, ne fut pas atteint.

M. Le Rhun, autre ouvrier maçon, ayant tenté de désarmer le meurtrier, a reçu de celui-ci deux coups de couteau, l'un au menton, l'autre à la poitrine, n'occasionnant que des blessures sans gravité.

A la suite de cette tentative de meurtre, Cléac'h, qui est veuf avec trois enfants, âgés de trois, cinq et sept ans, se renferma à clé dans son domicile.

Cet individu ne paraît pas jouir de la plénitude de ses facultés mentales depuis l'issue d'un procès qu'il aurait perdu avec M. Le Pape, au sujet d'une crèche qui se serait écroulée aussitôt terminée.

Aujourd'hui, Cléac'h demande le remboursement des frais du procès qu'il a perdu, soit 300 francs pour la reconstruction de sa crèche.  

Dans la matinée du 12, vers 7 h. 1/2 du matin, le maréchal des logis de gendarmerie de Pont-l'Abbé, traversant le bourg, rencontra Cléac'h dans sa charrette et l'interpella, tout en s'en approchant ; mais celui-ci saisit son fusil, qui était dissimulé dans la charrette, sous une bâche et coucha en joue le maréchal des logis lui disant qu'il ferait feu s'il continuait à avancer, ajoutant qu'il tirerait sur quiconque l'approcherait.

Cléac'h s'est de nouveau enfermé.

Dès qu'ils ont été avisés de ces faits, M. le maire de Penmarch, les gardes champêtres et la gendarmerie de Pont-l'Abbé se sont rendus sur les lieux, et ont pris toutes les mesures nécessaires pour s'emparer de Cléac'h, qui est armé d'un fusil, et menace quiconque veut l'approcher. Il est impossible de l'appréhender sans courir de grands dangers. Ses parents ne peuvent même l'aborder.

Ce matin, à huit heures, Cléach, qui paraissait plus calme qu'hier, est sorti dans la cour de sa ferme, dont il interdit l'entrée à tout le monde.

Le chef de la brigade de gendarmerie de Pont-l'Abbé a parlementé avec lui dans la matinée. Il lui a déclaré qu'il agit par la volonté de Dieu ; qu'il lui a dicté sa conduite vis-à-vis des autorités qui l'ont condamné à tort, lui conseillant de tirer sur quiconque essaierait de le saisir.

Des ordres ont été donnés pour qu'une surveillance des plus actives soit exercée autour de la ferme de Cléac'h. 

Penmarch, 14 décembre, 7 h. 50 du soir.

On sait que Le Cléac'h a tiré sur M. Le Pape parce qu'il a perdu son procès au sujet de la construction d'une crèche, qu'il ne voulait pas payer parce qu'elle s'était écroulée.

Le Cléach avait promis, hier, au maréchal des logis, de lui donner des preuves du droit qu'il croit avoir. Comme on le verra plus loin, il a tenu sa promesse.

La nuit, le meurtrier s'enferma chez lui.

Ce matin, nous étions de bonne heure sur les lieux. A peine arrivés, nous entendîmes des coups de marteau. C'était le fou qui déclouait sa fenêtre.

Il avança prudemment la tête, regarda à droite et à gauche, enjamba l'appui et sauta sur le sol.

Il portait un fusil, un poignard et une hache.

Le maréchal des logis s'approcha de lui avec les gardes champêtres de Penmarch, mais tous furent obligés de s'arrêter à dix mètres, menacés de coups de feu s'ils avançaient.

Le maréchal des logis était sans armes ; il essaya par prières et par promesses d'obtenir la reddition de l'inculpé, mais il ne put y réussir.


Un Maréchal des Logis © Staerck Fres

A un moment donné, il fut menacé par Le Cléac'h et obligé de reculer.

L'inculpé fit remettre au maréchal des logis, par son enfant, les papiers qu'il lui avait promis la veille et qui établissent son droit.

Il déclara qu'on voulait le prendre, mais qu'on ne l'aurait pas, car Dieu lui avait dit, dans la nuit, qu'il lui fallait une victime.

Il ajouta qu'il n'en voulait qu'à Le Pape, aux juges qui l'avaient condamnés, à l'avocat de sa victime et aux autorités municipales, qui avaient voulu s'emparer de sa personne.

Le Cléac'h est resté toute la journée dans son champ, en face de sa maison, bêchant parfois.

Il avait ses armes à proximité de sa main.

Il parlait très raisonnablement lorsqu'il ne s'agissait pas de son affaire.

Le maréchal des logis, qui a fait preuve, en cette circonstance, de fermeté et d'humanité, car deux enfants en bas âge sont avec l'inculpé, qui est veuf, et de bravoure, puisqu'il parlementait avec Le Cléac'h à moins de dix métres, sans armes, n'a pu obtenir, jusqu'à ce soir, aucun résultat.

Le meurtrier est de plus en plus excité et sa folie semble augmenter.

Des renforts militaires sont demandés pour demain.

Le commissaire spécial vient de quitter les lieux.

Cette aventure nous semble une excellente occasion pour expérimenter un appareil qui a fait beaucoup verser d'encre ces derniers temps. Nous voulons parler du pare-balles de MM. Simonet, Heslouin et Cie, dont l'efficacité à été démontrée par de nombreuses expériences.

Si des soldats doivent se rendre sur les lieux, il serait bon de les munir du pare-balles ; ils pourraient ainsi, sans courir aucun risque, s'approcher du forcené qui aurait toute liberté de tirer sur eux jusqu'à épuisement de ses munitions.

Journal «La dépêche de Brest» du 16 décembre 1905

Un nouveau fort Chabrol à Penmarc'h

(Par télégramme spécial)


Penmarc'h, 15 décembre, 7 h. soir.

La Tête de Cheval est située à 30 kilomètres de Quimper et à 12 kilomètres de Pont-l'Abbé.

La commune forme une longue presqu'île, ceinte de récifs très dangereux, sur lesquels la mer déferle avec une violence inouïe, surtout lorsque le vent souffle en tempête.

Le beau phare d'Eckmühl étend le soir ses rayons bienfaisants sur cette âpre côte bretonne. C'est presque au pied du phare, à 300 piètres à peine de ce dernier et à 40 mètres environ de la grande route, que s'élève la maison de Thomas Cléac'h, dont nous allons narrer les exploits.

Thomas Cléac'h est âgé de 34 ans. Il est né à Penmarc'h, y a été élevé et y a vécu sans interruption jusqu'au moment du service militaire.

Rendu à la vie civile, il reprit la profession de cultivateur, qu'il exerçait encore il y a peu de jours.

Il y a un an environ, Le Cléac'h perdit sa femme et conçut, de cette mort, un grand chagrin.

Il lui reste trois enfants : l'aîné, un garçon, idiot ; la cadette, une fillette de six ans, environ, et un garçonnet de trois à quatre ans.

Au physique, Le Cléac'h est de taille moyenne, de figure assez agréable ; il parle correctement le français. Les voisins de Le Cléac'h le citent comme un homme doux, honnête et loyal ; l'opinion publique lui est généralement favorable.

Voyons ce qui a pu modifier presque momentanément le caractère de cet homme.

Il y a deux ans. Le Cléac'h résolut de construire une crèche contre le pignon de sa maison. Il s'entendit, à cet effet, avec un maçon du pays, nommé Le Pape. Les conditions furent ainsi posées ; Le Cléac'h creuserait les fondations et le maçon poserait ensuite la maçonnerie.

Or, il s'ensuivit que la crèche, une fois construite, ne tarda pas à s'écrouler. La partie supérieure du toit se détacha du pignon de la crèche et toute la construction, naturellement, menaçait ruine.

Le Cléac'h intenta à Le Pape un procès, qu'il perdit. Il y a épuisé ses maigres ressources et se trouve aujourd'hui acculé, sinon à la misère, du moins à une situation fort précaire.

L'esprit aigri, le cœur ulcéré par tous les déboires qu'il jugeait immérités, Le Cléac'h conçut une haine violente contre Le Pape et un désir ardent de se venger.

« Il m'a pris tous mes biens, disait-il, j'aurai sa vie. »

Lundi soir, vers deux heures, Le Pape travaillait non loin de l'habitation de Le Cléac'h, quand il vit tout à coup ce dernier surgir de la route en criant et se dirigea vers Le Pape qui, d'instinct, avait baissé la tète, ce qui fut cause qu'il ne reçut pas la balle qui lui était destinée.

Un ouvrier, nommé Rhun s'élança sur Le Cléac'h pour le désarmer, mais celui-ci tenait en réserve, dans la poche de son pantalon, un couteau long et effilé. Il porta deux coups à la figure de Rhun. 
 

Dès mardi matin, les gendarmes de Pont-l'Abbe furent requis. Ils rencontrèrent sur leur route Le Cléac'h, qui revenait avec une charrette de lande de Saint-Jean-Trolimon.

Le brigadier de gendarmerie l'interpella. Aussitôt, d'un sac dissimulé dans sa charrette, Le Cléac'h tira son fusil et dit :

« Un pas encore et vous êtes mort !»

Puis, ajouta-t-il, si mon fusil ne suffit pas, voici ce que j'ai encore à mon service : il montra une hache bien aiguisée, solidement emmanchée, et le coutelas dont il avait déjà fait la veille un si triste usage.

Le brigadier jugea prudent de laisser l'individu regagner son domicile, estimant que sa résistance ne pourrait être longue, ce en quoi il se trompait.

Depuis mardi, Le Cléac'h monte la garde devant sa maison, tenant son fusil à la main, sa hache à ses pieds et le couteau ouvert dans la poche.

Nul ne peut s'approcher ; il laisse parlementer avec lui, mais à distance respectueuse.

Le brigadier de gendarmerie s'est maintes fois avancé, causant avec Cléac'h, essayant de l'amener à composition.

Cléac'h laisse dire, mais surveille attentivement les alentours et déclare que si l'on franchit la distance par lui assignée, il tirera sans miséricorde.

La nuit, il se barricade dans sa maison, ses armes à portée de sa main.

Depuis la mort de sa femme, il avait pris une petite bonne pour s'occuper de ses enfants.

La fillette, effrayée, fit, lundi, prier son père de venir la chercher.

Il vint donc mardi. Cléac'h, tirant la clef de son armoire, la tendit à l'homme en lui disant où il trouverait l'argent du salaire de sa fille et combien il lui fallait prendre, déduction faite de quelques achats au profit de la petite bonne.

Depuis le départ de la bonne, Cléac'h garde ses enfants, c'est-à-dire qu'ils rôdent autour de lui, se demandant sans doute, les pauvres innocents, ce que signifie tout ce train inaccoutumé.

De temps à autre, une belle-sœur vient leur préparer à manger. Quant à Cléac'h, pour ne rien perdre de son attention, il se contente d'un morceau de pain bis que sa fillette lui apporte de temps à autre et qu'il mange d'une main, tandis que de l'autre il tient sans relâche le fusil.

Aux personnes qui lui causaient, ces jours passés, Cléac'h disait qu'il ne lui serait pas fait de mal, car Dieu le défendrait : que c'était Dieu qui lui avait ordonné cette résistance et, qu'en songe, il lui avait fait connaître que plusieurs têtes tomberaient de sa main. Il ne lui avait pas été donné d'en savoir le nombre.

Hier jeudi, Cléac'h disait que par l'intermédiaire de sa poule, Dieu lui avait fait savoir que vendredi serait le grand jour.

Il paraît que Cléac'h aurait lu, dans divers journaux, le récit mémorable du fort Chabrol à Paris, et celui plus récent du fort d'Usseau. Il semble, en effet, que Cléac'h ait pris exemple sur le garde-chasse Roy et qu'il veuille, en tous points, copier ses actes.

Hier, au moment où on le photographiait, il demanda si son portrait serait envoyé aux journaux et ferait ainsi le tour du monde. On lui répondit que la chose était probable, et il en parut heureux.

La situation de Cléac'h s'est modifiée sensiblement. Aujourd'hui, Cléach n'est sorti qu'à midi, et est très surexcité. Il prétend avoir eu des visions, la nuit, et a déclaré au maréchal des logis et aux autorités de la commune que s'ils n'ont pas quitté le pays à trois heures ce soir, il marcherait dessus, ajoutant que s'ils se renferment dans une maison il saurait bien les déloger, au moyen de son fusil et de sa hache, qu'il tient sur l'épaule.

Le maréchal des logis parlemente souvent avec lui.

Rien ne peut le déterminer à quitter les armes.

Tous les habitants sont unanimes à déclarer que Cléac'h mettrait ses menaces à exécution.

En effet, à trois heures ce soir, Cléac'h est venu voir l'heure par sa fenêtre, et a pris son fusil et sa hache sur ses épaules.

Il a couru dans la direction des gendarmes, qui fuient, à cheval, tenant toujours une distance de cent mètres en avant du fou furieux.

Après avoir couru environ 500 mètres, et ne pouvant avoir les gendarmes à portée de son arme, Cléac'h a parlementé un peu et est retourné de nouveau chez lui.

Il a dit aux gendarmes de s'approcher un peu à portée de son fusil et les a mis en joue, mais, jugeant que la distance est trop grande, il a baissé son fusil.

Tout le quartier est épouvanté, surtout les femmes, qui se réfugient et se renferment à clef avec leurs enfants.

Les renforts ne sont pas encore arrivés.

Quatre gendarmes, dont le capitaine et la police municipale, sont sur les lieux.

Le Cléac'h a eu beaucoup de tracas la nuit dernière. Sa vache a vêlé et a mis au monde un beau veau ; il prétend que sa femme, décédée depuis un an, serait venue l'aider pendant la nuit.

Il aurait remis sa bourse à son frère, et a dit aux gendarmes qu'il ne se coucherait pas cette nuit, qu'il passerait la nuit dehors et leur ferait la chasse partout où ils se trouveraient. Il a déclaré aux gendarmes qu'ils peuvent envoyer de la troupe, qu'il ne craint pas une balle, ni même un bataillon. Si sa tête est coupée, il ne mourra pas, dit-il « la tête se replacerait aussitôt sur ses épaules ! »

Le Cléac'h est très ennuyé par la présence des gendarmes, qui l'empêchent de vaquer à son travail, mais il dit qu'il ne se rendra jamais sans avoir abattu quelqu'un.

A sept heures du soir, Le Cléac'h vient de rentrer chez lui. On prend des dispositions pour sauvegarder les gendarmes.

Le Cléac'h devient de plus en plus dangereux.

Il est temps que cela finisse.

Henry Calais

Journal «La dépêche de Brest» du 17 décembre 1905

Un nouveau fort Chabrol à Penmarc'h
(Par télégramme spécial)

LA CINQUIÈME JOURNÉE

Penmarch, 16 décembre, 6 h. soir.

Hier, à peine la nuit noire tombée et rayée de temps à autre par les rayons en croix du phare d'Eckmühl, les agents sont à leur poste, aux quatre coins, mais à distance de la maison de Cléac'h.

En passant sur la route, nous entendons tirer les verrous des diverses maisons, car nos pas étaient probablement pris pour ceux du fou marchant sus aux gendarmes.

Cléac'h est resté toute la nuit, encloué chez lui, lumière allumée.

Des voisines amies sont allées voir, à la fenêtre, ce qu'il faisait. Il se trouvait en extase devant des objets et images de piété, éclairées par de petits bouts de bougie.

Ce matin, il sortit de bonne heure, toujours par sa fenêtre et avec précaution.

Il monta la garde dans sa cour, jusqu'à onze heures.

Apercevant, dans la direction de la chapelle de la Joie, deux personnes armées de fusil, se dirigeant vers sa maison, il fit le signe de croix, prit ses armes, fusil à la main, hache au bras et coutelas en poche, et courut vers eux en disant : « Voici le renfort des gendarmes. »

Du plus loin qu'il put causer aux chasseurs, car c'était des disciples de Saint Hubert, il leur cria : « Si vous ne tenez pas plus à votre vie que je tiens à la mienne, tirez, mettez vous en garde, je vise ! »

Puis il regarda plus attentivement les chasseurs et les reconnut pour des gens du pays, contre lesquels il n'avait aucune haine.

« Mais c'est Jean-Louis Stéphan, de Saint-Guénolé, dit-il. Passe, passe, je ne te ferai pas de mal ! »

Là-dessus, Cléac'h rentra chez lui, alluma son feu, se mit à soigner sa vache, son veau et ses enfants.

Vers 1 h. 1/2, Cléac'h sortit son cheval, l'harnacha et attela sa voiture. Il y chargea ses précieuses armes et prit la route de Quimper. Il se dirigea vers l'école communale et s'arrêta à un champ lui appartenant, ensemencé de navets. Il descendit de voiture et, fusil au bras, se mit en devoir d'arracher les raves et de les charger dans sa voiture.

Les gendarmes le suivirent, mais, aussitôt qu'ils approchaient de lui, il les visait. Force fut à ceux-ci de rester à distance.

Il revint à la maison, en parlant convenablement aux passants qui lui causaient sur la route. Il s'occupa ensuite de ses animaux.

En ce moment, il s'est enfermé chez lui.

Cléac'h a déclaré, aujourd'hui, à plusieurs personnes que, demain, il irait à la grand'messe avec ses enfants, que, s'il ne pouvait le faire, il serait le plus malheureux des hommes.

« Que les gendarmes viennent me prendre lorsque je serai à l'église, s'ils le peuvent. D'ailleurs, gare à eux cette nuit I »

Cléac'h vit dans un état d'énervement continuel. Il mange à peine et a la figure tirée, presque cadavérique.

Le renfort de gendarmerie attendu n'est pas encore arrivé.

Il y a deux ans, au mois de novembre 1903, Cléac'h menaça, par lettre, le procureur de la République de Quimper, ainsi que le juge de paix de Pont-l'Abbé, son avocat et l'avocat de sa victime.

Il leur disait que, puisqu'on ne lui avait pas rendu justice, il se la rendrait lui-même. Il déclara que Dieu lui avait dit d'attendre l'heure, que les personnes qui s'étaient mal occupées de son affaire seraient punies de sa propre main.

Le procureur de la République envoya un docteur de Pont-l'Abbé pour examiner l'état mental de Cléac'h.

Le médecin légiste conclut que celui-ci ne possédait pas toutes ses facultés, qu'il avait une idée fixe.

Comme Cléac'h était sobre, qu'il était honnête travailleur et vivait en bonne intelligence avec ses voisins, on le laissa tranquille.

Aujourd'hui, il tient parole. Il dit que l'heure est arrivée.

D'ailleurs, depuis lundi, Cléac'h a fait ce qu'il a promis, sauf qu'il n'a pu venir à bout des gendarmes la nuit dernière.

8 h. soir.

Mme Moguérou, propriétaire de l'hôtel du phare d'Eckmühl, a pu, en compagnie de plusieurs personnes, communiquer avec Cléac'h, cet après-midi.


Hôtel du Phare © Villard

Il lui déclara qu'il ne lui en voulait pas, ni à ses enfants, ni à son mari, qu'il estimait beaucoup, mais qu'elle aurait beau fermer ses portes, cette nuit, qu'il en viendrait à bout avec sa hache, qu'elle et sa famille n'ont rien à craindre de lui, qu'il agirait seulement ainsi pour forcer les gendarmes et les gardes champêtres à s'en aller de Saint-Pierre-Penmarch, et qu'ensuite il pourrait aller labourer sa terre, ce qui est des plus urgent, dit-il.

De la cour de l'hôtel, qui est hors de portée de fusil de l'habitation de Cléac'h, l'on peut très bien suivre ses allées et venues.

Actuellement, il y a de la lumière dans un des appartements de Cléac'h, où il est renfermé.

La population, qui l'approche, lui parle et prend fait et cause pour lui.

Les forces de police actuellement sur les lieux sont insuffisantes.

Henry Calais.  

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