1874 : L'assassinat de Bertrand Bodéré (suite 1)
                              Le Procès : 1ère audience


Quimper - Le Palais de Justice © Levy

Journal Le Finistère, article du 23 janvier 1875

COUR D'ASSISES DU FINISTÈRE
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Présidence de M. Gautier-Rougeville.
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Audience du 18 Janvier 1875.


10ème affaire. — Marie-Jeanne Bodéré, veuve Bodéré, cultivatrice, âgée de 22 ans, née et demeurant à Penmarch ; 2° Jean Le Goff, cultivateur, né et demeurant à Penmarch, sont accusés des crimes d’assassinat et d'empoisonnement sur la personne de Bertrand Bodéré.

Une foule considérable se presse dans l'enceinte, bien que l'on sache que l’avocat de la veuve Bodéré, s’appuyant sur certains des témoignages recueillis au cours de l’instruction, doive invoquer l'examen de la folie et demander le renvoi de cette affaire à la prochaine session.

Les deux accusés sont assis sur le banc ; ils se tiennent à distance l'un de l’autre, et ont une attitude différente. Jean Le Goff paraît n'éprouver aucune émotion ; son maintien est libre et dégagé, à peine baisse-t-il les yeux ; il porto le costume des ouvriers des villes, et semble avoir pris un soin tout particulier de sa coiffure pour paraître devant le public.

La femme Bodéré, au contraire, se tient courbée ; son tablier est relevé sur sa figure et il est impossible de voir ses traits. Elle porte le costume des femmes de Pont l’Abbé ; ses effets sont sales.

Devant la Cour sont déposés un sac contenant les effets de la victime, Bertrand Bodéré et les deux pavés dont les accusés se sont servis pour l'accomplissement du crime.

M. Terrier de Laistre, procureur de la République, occupe le siège du ministère public.

MM. Durest-Le Bris et de Chamaillard, fils avocats à Quimper, sont chargés, le premier, de la défense de Jeanne Bodéré, le second de la défense de Le Goff.

Après avoir adressé aux accusés les questions d’usage, M, le président ordonne la lecture de l'acte d'accusation qui est ainsi conçu ;

« Le 2 février 1870, Marie-Jeanne Bodéré , alors âgée de 19 ans, épousa Bertrand Bodéré, son cousin. Tous deux possédaient une fortune à peu près égale et qui s'élevait à 7000 francs environ.

« Bodéré,homme d’un caractère doux et facile, avait depuis longtemps l'habitude de boire. À partir de son mariage, sous l’influence de chagrins domestiques, ces dispositions fâcheuses n'avaient fait que s'aggraver. La conduite de sa femme laissait en effet beaucoup à désirer. Mère de trois enfants1 en bas-âge, elle n’en prenait aucun soin et elle disparaissait parfois plusieurs jours de son domicile pour se livrer plus facilement à ses goûts de débauches et d'intempérance. D'une paresse et d’une incurie extrêmes, elle ne prenait pas plus soin de sa personne que de celle de ses enfants, et, comme eux, elle était couverte de vermine. D'un caractère sombre et taciturne, elle ne fréquentait personne, si ce n’est son cousin, Jean Le Goff, âgé de 18 ans, jeune homme ayant comme elle des habitudes de débauches et d'intempérance, et dont la maison située dans le village de Keryaouenne2 n’était séparée de la sienne que par une aire à battre.

Les époux Bodéré vivaient en très-mauvaise intelligence, car la femme avait besoin d'argent pour satisfaire ses goûts de débauches, et le mari se refusait à lui en donner. Le 29 septembre dernier, l’accusée ayant eu une discussion avec son mari à ce sujet, lui dit, dans un moment d’emportement : — « Je paierais bien un litre d’eau de vie à celui qui le tuerait. »

« Le 2 octobre, dans la matinée, Bodéré se rendit dans le cabaret des époux Séven, au lieu de Lestréguillou3 en Plomeur, afin d’y conclure un marché ; il y resta tout le jour. Vers onze heures ou midi, sa femme se rendit elle-même au cabaret Séven, y acheta une livre de farine et demanda à son mari la clé de son armoire.

« Vers quatre heures et demie du soir, la femme Bodéré, qui était rentrée à son domicile, pria Le Goff de l'accompagner chez Séven afin d’y chercher son mari qui s’y trouvait encore. — Tous deux se rendirent au cabaret et y arrivèrent vers cinq heures. À leur arrivée, Bodéré était ivre et dormait. Ils le firent boire encore ; puis tous trois quittèrent le cabaret vers 6 heures et prirent la direction de Keryaouenne2, la Femme Bodéré et Le Goff soutenaient Bodéré chacun par un bras.

« A partir de ce moment, on ne revit plus Bodéré. Seulement, vers 7 heures du soir, le nommé Jean Le Corre, passant près de la roule de Gouesnach, à 1350 mètres du cabaret de Séven et non loin de Keryaouenne2, aperçut un corps étendu à terre et deux personnes qui s’enfuyaient. Son cheval fit un écart et il ne put le faire passer qu’avec difficulté ; croyant qu’il était en présence d'un homme ivre, le témoin s'éloigna sans soupçons.

« Le lendemain matin,vers 6 heures,on trouva à cet endroit même, le cadavre de Bodéré. Ce malheureux était étendu sur le dos ; la tête complètement broyée et méconnaissable reposait dans une mare de sang. Auprès du corps se trouvaient deux pierres ensanglantées : l'une pesant 19 kilogrammes 700 grammes et l’autre du poids de 1600 grammes environ. Dans la poche droite du gilet de Bodéré on trouva un morceau de pain contenant une substance qui parut être du sulfate de cuivre. Il était évident que cette mort était le résultat d'un crime, et les soupçons se portèrent immédiatement sur Le Goff et sur la femme Bodéré qui étaient les dernières personnes avec lesquelles on l'avait vu dans la soirée du 3 octobre,

« Cette femme, invitée à donner des explications au sujet de la mort de son mari, prétendit d'abord qu'elle était étrangère au crime ; mais une perquisition faite à son domicile amena la découverte d'une jupe souillée de sang. Cette jupe avait été cachée entre un lit et un banc-coffre ; l'on avait essayé de faire disparaître, avec de la farine, les traces sanglantes qui s'y trouvaient.

« En présence de ces constatations les dénégations devenaient inutiles, aussi l'accusée entra-t-elle dans la voie des aveux.

« Arrêté de son côté, peu d'heures après, Le Goff, chez lequel on trouva une certaine quantité de sulfate de cuivre, protesta d'abord de son innocence ; mais depuis il a reconnu sa participation au crime. Les détails fournis par les deux accusés, bien que divergents sur certains points, ont permis du moins d'arriver à la vérité toute entière.

« Le 2 octobre, vers 9 heures du matin, la femme Bodéré, qui était résolue à se défaire de son mari, se fit remettre par Le Goff un morceau de sulfate de cuivre. — Dans l’après-midi elle fabriqua un pain ou galette, portant dans le pays le nom de cuigne, et elle y mêla une certaine quantité de sulfate de cuivre. Dans la soirée, vers 5 heures, Le Goff, qui s'était absenté pendant la journée, étant de retour chez lui, elle alla le chercher et le décida à l’accompagner à l'auberge de Séven où elle savait devoir retrouver son mari. Elle lui promit alors une somme de 50 francs s'il consentait à l'aider à accomplir l’assassinat qu’elle avait résolu ; il y consentit ; elle lui remit 10 francs à titre d'avances. — Tous deux se rendirent au cabaret Seven et en sortirent vers 6 heures, après y avoir fait boire Bodéré qui, déjà ivre lorsqu'ils y arrivèrent, se soutenait à peine au moment du départ.

« Tous trois prirent alors la route de Keryaouenne, les deux accusés conduisant Bodéré comme s’ils avaient voulu l'empêcher de tomber. Chemin faisan la femme Bodéré, qui avait partagé avec Le Goff le cuigne empoisonné au moyen du sulfate de cuivre, en faisait manger à son mari, tandis que Le Goff en faisait autant de son côté.

« Ils franchirent ainsi une distance de 1.360 mètres, Bodéré tombant et se relevant tour à tour ; arrivés à l’endroit où le cadavre a été retrouvé, Bodéré tomba une dernière fois. Voyant qu'il ne succombait pas encore et que le poison ne produisait pas l’effet sur lequel elle avait compté, la femme Bodéré se pencha sur lui et l'étendit sur le dos en disant : « Tu es tombé pour la dernière fois ; tu as bu, tu ne boiras plus. »

« Le Goff et elle se dirigèrent alors vers un tas de pierres, en prirent deux qui ont été retrouvées près du cadavre, et frappèrent à coups redoublés le malheureux Bodéré, lui brisèrent le crâne et lui écrasèrent la tête. Tous deux ensuite piétinèrent sur le corps ainsi que le constatent les traces des contusions retrouvées sur le cadavre, et la femme

notamment, relevant ses jupes, s’agenouilla sur la poitrine de son mari et se mit à danser sur le corps pendant qu'avec une pierre elle lui labourait le visage.

« Ce fut à ce moment que passa le témoin Le Corre. À sa vue les assassins s'enfuirent et regagnèrent chacun leur domicile ; mais avant de se séparer, Le Goff toucha le prix de son crime, et la femme Bodéré lui remit encore dix francs.

« Pendant la nuit, le plus jeune des enfants de l’accusée, âgé de six mois, mourut d’une affection qui paraît avoir été causée par le manque de soins et de nourriture. Le lendemain matin, Le Goff se rendit à Pont-l’Abbé et dépensa, dans divers cabarets, une partie de l’argent que lui avait remis la femme Bodéré.

« Les experts qui ont analysé le morceau de pain empoisonné trouvé dans la poche de la victime, ont déclaré que le pain entier devait contenir une quantité de sulfate de cuivre suffisante pour donner la mort à quinze ou vingt personnes,

« Les matières trouvée dans l'estomac de Bodéré ont été soumises à une analyse chimique minutieuse qui a permis d'y découvrir une certaine quantité de sulfate de cuivre indiquant clairement que ce malheureux avait mangé une assez notable quantité du pain empoisonné.

« Il est donc établi que Le Goff et la femme Bodéré, après avoir tout d'abord recouru à l'empoisonnement, ont ensuite assassiné leur victime en lui écrasant la tête. Chacun des deux accusés, tout en avouant les faits, cherche à faire peser sur l'autre la plus grande part de responsabilité. Ni l’un ni l'autre n'a donné la moindre marque de repentir ou de remords.

Le Goff reconnaît que l’appât de la somme promise l’a seul déterminé à participer à un aussi horrible forfait.

« En conséquence, etc. »

Après la lecture de l’acte d’accusation, l’interprète en traduit le dispositif à la femme Bodéré, qui ne comprend pas le français.

Avant que M. le président ne donne la parole à M. le procureur de la République, M. Durest-Le Bris, défenseur de la veuve Bodéré, se lève et annonce qu’il se propose de demander à la Cour le renvoi de l’affaire à la prochaine session des assises. À cet effet, il dépose les conclusions suivantes, dont il est donné lecture :

« Attendu qu'il importe de constater quel était l’état mental de la femme Bodéré au moment où elle a tué son mari ;

« Que la défense entend soutenir que l’acte qui lui est reproché à été accompli sous l'empire d’une folie instantanée, et qu'elle ne saurait dès lors être responsable d’un fait dont elle n'a pu avoir conscience ;

« Que l'étal mental de l'accusée n'a pas été suffisamment recherché dans l'instruction ;

« Et attendu qu'il résulte pour la défense de certains points de procédure, que l'accusée pouvait, au moment où le fait incriminé a été commis, n’avoir pas eu la liberté entière de sa conscience ; que dès lors la responsabilité du crime ne peut également poser entièrement sur elle ;

« Par ces motifs, plaise à la Cour :

« Renvoyer l'affaire à la prochaine session ;

« Ordonner que, par des médecins commis par elle, il sera recherché quel était l’état mental de l'accusée au moment où Bodéré a été tué ; si elle pouvait à ce moment avoir la conscience exacte de ses actes, à ce point que la responsabilité puisse peser sur elle tout entière ;

« Nommer un des Messieurs les juges du tribunal qui sera chargé de recevoir les dépositions des témoins qui lui seront désignés par la défense. »

M. Durest-Le Bris, développant ses conclusions, dit, que si il lui est permis de parler de ses impressions personnelles, la physionomie de l'accusée lui a paru étrange. Y a trouvé dans la procédure certains passages qui font naître des doutes sérieux sur l’état mental de la femme Bodéré, et il croit qu'on ne s'est pas assez préoccupé de rechercher quel il était. Il cite les dépositions qui paraissent établir que, peut-être, cette femme n'a pas le plein et entier usage de ses facultés, M. le maire de Penmarc'h, entendu à l'instruction, connaît très peu l’accusée ; il a cependant entendu dire qu'elle a une intelligence très-bornée ; un autre témoin a déposé que cette femme cherchait souvent dispute à son mari, et qu'elle n'était pas trop sage ; d'autres témoins attestent qu'elle est dépourvue d’intelligence. S'il y a un doute à cet égard, dit le défenseur, l'examen par les hommes de l’art viendra le dissiper ou le confirmer, et alors seulement le jury pourra décider en toute sécurité de conscience.

M. le président fait demander à la femme Bodéré si elle comprend les conséquences que doit avoir le renvoi du jugement. Elle déclare les accepter.

Le Goff, au contraire, insiste pour être jugé à cette audience.

M. Terrier de Laistre, procureur de la République, prenant ensuite la parole, dit que cette affaire parait trop grave pour que la défense puisse être contrariée dans ses moyens. Il y a cependant dans les conclusions de l'avocat une sorte de reproche à la justice, qui n’aurait pas fait tout ce qui était nécessaire, auquel il se réserve de répondre plus lard. Si certaines impressions ont pu faire croire que l'accusée, sans être folle, fût atteinte d’une certaine bizarrerie d’esprit, son interrogatoire démontre quelle a l’usage de toutes ses facultés. Mais, ajoute-t-il, il faut que la conscience du juge soit éclairée, et du moment qu’il peut supposer que des doutes pourraient subsister, il ne s'oppose pas, et au besoin se joint à la défense pour réclamer l'enquête.

Conformément aux conclusions du défenseur de l’accusée, la Cour, après en avoir délibéré, a rendu un arrêt, par lequel elle a prononcé le renvoi à la prochaine session.

Par le même arrêt, elle a désigné MM. le docteur Baume, directeur de l'asile des aliénés de Quimper ; le docteur Cosmao-Duménez, de l'ont-l’Abbé et le docteur Daniel, de Brest, pour procéder à l'examen de l’étal mental de l'accusée. Ces experts devront rechercher quel est aujourd'hui l’état de la femme Bodéré, et autant que possible, quel était cet état au moment où le crime a été commis.

M. le Président du Tribunal civil de Quimper est délégué à l'effet de recevoir leurs déclarations, ainsi que le rapport qui sera dressé de leurs opérations.

La Cour a déclaré, en outre, qu'il n'y avait lieu d'autoriser l'audition d'autres témoins.

L'audience, commencée à 10 heures a été levée à 11 heures 1/2.


Note KBCP :
(1) Le couple, marié en 1870, a deux enfants, et pas trois : Jean-Marie né le 21 mai 1872 et Michel-Marie né le 7 avril 1874, tous deux nés à Penmarch
(2) Keryaouenne : Lire Kergaouen
(3) Lestréguillou : Lire Lestriguiou (voire Lestrignou) 

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