1874 : L'assassinat de Bertrand Bodéré (suite 2)
                             Le Procès : 2ème audience

Quimper- Le Palais de justice © 


Journal Le Finistère, article du 10 avril 1875


ASSISES DU FINISTÈRE.
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Présidence de M. ALLAIN,
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Audience du jeudi 8 avril (1875).


6ème Affaire, — 1° Bodéré, Marie-Jeanne, femme Bodéré, cultivatrice, âgée de 22 ans, née et demeurant Penmarc'h ; 2° Jean Le Goff, cultivateur, âgé de 18 ans, né et demeurant à Penmarc'h, accusés de crimes d'empoisonnement et d’assassinat sur la personne de Bertrand Bodéré.

Le retard de trois mois qu’a subi cette affaire, n’a point lassé la curiosité du public. A l'heure de l'ouverture de l'audience, l'enceinte se remplit, et jusqu'à la fin de l'audience, la foule n'a fait que s'accroître. Un piquet d’ordre avait été spécialement requis pour la circonstance, et le plus parfait silence n’a cessé de régner pendant les débats, qui, commencés a 10 heures du matin, n’ont été terminés qu'à 8 h. 1|2 du soir.

A 10 heures, et avant l’entrée en séance de la Cour, les deux accusés sont introduits. Leur attitude diffère peu de ce qu’elle était à la précédente session. La femme Bodéré se tient en quelque sorte accroupie sur le banc des accusés, les coudes appuyés sur les genoux et le visage caché dans un mouchoir; ce n'est guère qu’à l’heure où le jury a rapporté son verdict, qu’on l'a vue se départir de celte altitude et laisser entrevoir ses traits. C’est, du reste, une physionomie inerte, répugnante, et où l'intelligence paraît absente. Quant à Le Golf, il parait plus préoccupé de sa situation qu'au mois d'octobre ; ses traits sont pâles et il a perdu de ton d'assurance qu’il avait autrefois.

Sur une petite table, devant la Cour, sont placées deux pierres, qui ont servi a commettre l'assassinat, une petite boîte renfermant un morceau de cuigne empoisonné dont les accusés ont fait manger une partie à Bertrand Bodéré, deux petits flacons renfermant les résultats de l’analyse que les experts nommés par la justice ont faite des intestins de la victime. A terre, est un sac renfermant, outre les effets de la victime, ceux dont les assassins étaient porteurs au moment du crime, et qui ont été saisis.

À 10 heures 5 minutes, la Cour entre en séance. Me Durest-Le Bris et Me de Chamaillard, fils, reprennent au banc de la défense la place qu'ils occupaient au mois d’octobre.

Les deux accusés ne comprennent pas le français, M. le président fait prêter serment à l'interprète, et après les formalités d'usage, il est procédé au tirage au sort du jury et à la prestation de serment des membres qui le composent.

Ensuite, M. le président fait prévenir les accusée d'être attentifs à ce qu’ils vont entendre. M le greffier donne lecture de l’arrêt de renvoi de la Chambre des mises en accusation de la Cour de Rennes et de l'acte d'accusation que nous avons déjà publié, et que nous croyons pouvoir nous dispenser de reproduire. Il en résulte, comme on sait, qu’après avoir recouru au poison pour se délivrer de Bodéré, les accusés l’ont achevé en lui écrasant la tête.

Ces tragiques détails vont se retrouver, d’ailleurs, dans les interrogatoires que nous allons résumer ci-après;

Un seul des témoins, retenu par la maladie, ne se présente pas à l'appel de son nom. Il est décidé qu'il sera passé outre aux débats.

M. le Présidant interroge l'accusée qui ne répond pas d’abord à ses questions. Sur ses instances, cependant, elle se décide à rompre le silence dans lequel elle semblait vouloir se renfermer.

D. Depuis quelle époque êtes-vous mariée et quels sont les faits relatifs à votre mariage?
R. Il y a cinq ans que je me suis mariée. C’est malgré moi, et sous la pression qui a été exercée sur moi, que j’ai épousé Bodéré qui, s’il était bon pour les autres, ne l'a jamais été pour moi. Il buvait et mangeait tout notre bien au point qu'il n’y avait pas d’argent pour donner à manger aux enfants.
D. En supposant que cela soit vrai, comment se fait-il que le dernier, qui n’avait que 6 mois et pour la nourriture duquel il n’était pas besoin d'argent, soit mort d’inanition ?
R. Non, car s’il en était ainsi, il n'aurait pas vécu 6 mois.
D. Vous preniez l’argent de la maison pour vous enivrer et vous faisiez d'assez longues absences1. Dans l’instruction vous avez reconnu que vous étiez allée, à un jour donné, au Guilvinec, et que vous vous y étiez livrée à la prostitution2 ?
R. Non ; il m’est arrivé de ne pouvoir rentrer à la maison, mon mari m'en empêchait.
D. Quelles étaient vos relations avec Le Goff ?
R. Elles étaient telles qu’elles peuvent exister entre membres d’une même famille.
D. Vous aviez de la haine contre votre mari et vous aviez depuis longtemps le projet de le tuer ?
R. Il n’y avait pas longtemps.

M. le Président appelle l’attention des jurés sur cette réponse qui contient l’aveu de la préméditation du crime.

D. Le 29 septembre, à propos d’une querelle sans importance, n’aviez-vous pas dit : « Je donnerais volontiers un litre d'eau-de-vie à celui qui tuerait mon mari, a et n'avez-vous pas demandé,le 1er octobre, du sulfate du cuivre à Le Golf ?
R. Je n'ai pas tenu le propos qu’on m'impute ; le sulfate de cuivre m'a été donné par Le Golf, sans que je le lui demande, le 2 octobre.
D. Vous avez emprunté une poêle pour faire votre cuigne, et quand vous l'avez rendue, elle était brûlée et portait des aspérités indiquant qu’on en avait fait mauvais usage ?
R. J'ai emprunté une poêle à Jeanne Durand ; je l'ai rendue dans l'état où je l'ai reçue.
D. A quelle heure êtes-vous allée au cabaret Seven où était votre mari, et qu’y avez-vous fait ?
B. Je suis allée à 11 heures chez Seven voir si mon mari y était. J’ai fait le gâteau à 2 heures, et à 5 heures, Le Goff et moi, sommes retournés chez Seven ; Le Goff m’y a devancée. Nous avons bu avec mon mari et c'est moi qui ai payé ainsi que Le Goff.
D. D'où venait l'argent que vous aviez et à quel moment en avez vous donné à Le Goff ? R. A 11 heures j'avais pris l’argent que mon mari avait sur lui ; je n'ai pas dit à Le Goff que je lui donnerais 50 fr. s’il tuait mon mari.
D. Qu'avez-vous fait eu sortant de chez Seven ?
R. Tous deux nous soutenions Bodéré par un bras. À ce moment nous avons partagé le gâteau et Le Goff m’a dit alors : « S’il n'en crève pas, nous lui écraserons la tête. » Nous avons fait manger du gâteau à Bodéré ; Le Goff lui en a donné plus que moi ; je ne lui en ai fait prendre qu'un morceau.
D. Quand Bodéré est tombé pour la 3ème fois, n’avez-vous pas dit : « Tu es tombé, tu ne te relèveras plus. » et ne lui avez-vous pas écrasé la tête avec une grosse pierre ?
R. C'est Le Goff qui a laissé tomber la grosse pierre sur la tête de mon mari ; moi, je ne lui ai donné qu'un coup avec la petite.
D. N'avez-vous pas dansé sur lui après avoir relevé votre jupe ?
R. C’est Le Goff qui, après avoir placé la grosse pierre sous la tête de Bodéré, a dansé sur lui.

M. le Président fait représenter à l’accusée le jupon taché de sang qu'elle avait au moment du crime et lui demande si elle le reconnaît. « J’ai vu ce jupon assez souvent, je ne le verrai peut-être plus », telle est sa réponse.

D. A quel moment avez-vous pris la fuite et que s'est-il passé ?
R. Nous avons pris la fuite en entendant venir une voilure ; rentrée chez moi, j’ai fait souper mes enfants. Je ne me suis pas couchée, et mon enfant est mort le matin au jour ; les voisins que j'avais appelés pour lui porter secours, n’ont point voulu venir. Le Goff a tué mon mari parce qu’il avait de la malice contre lui.

L’interrogatoire de la femme Bodéré terminé, Le Goff répond à son tour aux questions qui lui sont posées.

D. Vous êtes parent de la victime. Comment l'avez-vous tuée.?
R. J’étais cousin de Bodéré comme de sa femme ; Bodéré n'était pas méchant et je n’ai jamais rien eu avec lui. C’est moi qui ai donné le sulfate de cuivre, mais je ne savais à quel usage il était destiné. Quant à Bodéré, je ne lui ai donné qu’un coup.

La femme Bodéré l'interrompant, déclare qu’a près le crime, il est venu prendre de l’argent dans son grenier.

Le Goff, continuant : Ma cousine est venue me rejoindre chez Seven et y a fait boire son mari déjà ivre. Étant là, elle m'a remis 10 fr. sans me dire pourquoi.

D. Que s’est-il passé quand vous êtes sorti de chez Seven ?
R. Chacun, à notre tour, nous faisions manger à Bodéré du gâteau en le soutenant chacun par un bras. Je n’ai pas dit « que s'il n'en crevait pas, il fallait lui écraser la tête » mais quand il est tombé pour la 3ème fois, alors sa femme lui a dit ; « Tu es tombé, tu ne te relèveras plus. » Elle a pris deux pierres, et après avoir étendu son mari par terre, elle a laissé tomber la plus grosse sur sa tête. S'adressant ensuite à moi : « Je t’ai donné 10 fr., il faut que tu frappes aussi. » ; j'ai alors lancé la petite pierre, puis nous sommes partis en entendant arriver une voiture.
D. La femme Bodéré a-t-elle dansé sur le corps de son mari après avoir placé la grosse pierre sous sa tête.
R. Oui.

L’accusée interrompant encore Le Goff, dit qu'elle n’a donné qu’un coup et qu’elle ne sait combien Le Goff lui a donné. « Il essaie de m'envoyer à la mort. »

D. Quelle somme a-t-il reçue après le crime?
R. 10 fr.

L'audience suspendue à 11 h. 3/4, est reprise à midi et on procède à l'audition des témoins. M. Le Beurrier, Pierre, maréchal des-logis de gendarmerie, à Pont-l’Abbé, déclare que, le 3 octobre au matin, il fut prévenu que le cadavre de Bodéré était étendu sur la roule. Après les constatations légales, il commença son enquête : il alla chez la femme Bodéré qu'il trouva à côté de son enfant mort. Elle resta impassible quand on lui annonça la mort du son mari, ce qui éveilla les soupçons. Une perquisition faite à son domicile fit découvrir, entre le lit et un banc-coffre, une jupe dont on avait cherché à faire disparaître des lâches de sang avec de la farine. Voyant qu’elle ne pouvait plus dissimuler, elle raconta la scène qui s’était passée, ajoutant que Le Goff avait porté le plus de coups et, qu’après le crime accompli, il était venu à elle en lui disant : « Tu as de l’argent, tu vas m’en donner ou je t’en fais autant.

Quant à Le Goff, on ne le trouva pas de suite. Dès le matin, il était parti à Pont-l’Abbé avec deux camarades. Sur la route, il s’était arrêté devant le cadavre en disant : « Il faut avoir bien peu de cœur pour avoir tué un si brave homme. » On l’a trouvé à Pont-l'Abbé ; il a nié tout d'abord sa participation au crime ; il disait avoir quitté sa cousine en route avant l'assassinat. Il raconta que, le matin seulement, sa cousine lui avait dit : « Je viens de tuer mon mari, mais je te donnerai de l’argent si tu ne veux rien dire. » Il avait fait plusieurs dépenses dans la journée.

Sur l'interpellation de Me Durest, le témoin déclare que l'accusée passe dans le pays pour une brute sans intelligence, méchante ; on ne dit pas cependant qu'elle ait la tête dérangée. Il a eu l’occasion de causer avec elle pendant 5 jours lors de son arrestation ; elle n'a jamais varié dans ses réponses.

M, Tanneau, Vincent, maire de Penmarc’h, dit que dès qu'il fût prévenu du crime qui avait été commis, et qu'il eût appris que, la veille, Bodéré était accompagné de sa femme, il n’a pas hésité à l'accuser.

Marie-Jeanne Durand, cabaretière à Plomeur, rend compte des visites que lui faisait la femme Bodéré qui, l'interrompant, déclare que c'est là un faux témoin « qui donne de l’eau en guise de liqueur à ses clients. »

Jean Le Corre,74 ans, menuisier à Penmarc’h, est le témoin qui, passant en voiture, a fait fuir les assassins que sa vue déjà affaiblie ne lui a pas permis de distinguer. Passant auprès de Bodéré, il n'a pas cru avoir devant lui un cadavre ; « mon cheval l'a senti mieux que moi, ajoute-t-il, car il a fait un écart. »

Jean Cloarec, cabaretier, a entendu l’accusée dire à son mari : « Je voudrais que tu sois tué, je donnerais un litre d'eau-de-vie et même deux, pour que tu ne sois pas manqué. »

C’est encore là un faux témoin, dit l'accusée, il est cause de ce qui m'arrive et « vend aussi plus d’eau qu'autre chose. »

Durand, Joseph, cultivateur, dit que, voisin des époux Bodéré, il peut affirmer que le mari était un homme fort doux. Il n’en était pas de même de sa femme qui abandonnait ses enfants.

Daoulas, Edouard, à Plomeur, cultivateur, a vu, au cabaret Seven, la femme Bodéré et Le Goff entraînant Bodéré à boire de l'eau-de-vie ; quand il demandait du cidre. « Si tu ne bois pas d’eau-de-vie, lui disait Le Goff, tu n’auras pas de cidre. »

Françoise Couron, femme Salaün, cultivatrice, a entendu Le Golf dire, quand on lui annonça la mort de son beau-frère : « Il faut avoir bien peu de cœur pour tuer un homme comme celui-là. »

Jean Le Bec, cultivateur à Penmarc’h, est le témoin qui a informé le maire ; le cadavre était tellement défiguré qu'il ne l'avait pas reconnu.

Jeanne Tanneau, femme Tirilly, cultivatrice à Penmarc'h, affirme que Bodéré était très doux.

Le même témoignage est rendu par la femme Marie Durand, veuve Crédou.

Une nouvelle série de témoins est entendue. Ce sont MM. les docteurs Deboudt, Cosmao- Duménès, Fatou, Baume, Daniel et M. Jamet, pharmacien.

M. Deboudt, chargé de faire l'autopsie de Bodéré avec M. Cosmao-Duménès, rend compte de l'état dans lequel le cadavre lui a été présenté : la figure complètement broyée et le crâne brisé, il retrace les opérations auxquelles il s’est livré et qui lui permis d'arriver à constater la présence de 66 centigrammes de sulfate de cuivre dans les intestins de Bodéré, dose suffisante pour entraîner la mort, mais qui n'aurait peut-être pas suffi.

Il indique également dans quel état d'extrême maigreur il a trouvé l'enfant de la femme Bodéré. Ce n'était plus qu’un assemblage de petits os recouverts d'une peau transparente ; les yeux étaient excavés, l'estomac très petit, la muqueuse stomacale ramollie, le cœur exangue, les intestins palis ; il présentait tous les signes de mort d'inanition. Il n'a pas eu à déterminer la cause du ramolissement de l'estomac qu’il a constaté, ce ramolissement pouvant provenir de l'insuffisance du nourriture aussi bien que d'une nourriture trop grossière.

Aux renseignements fournis par M. Deboudt et que les dires des autres experts ont confirmé, M. Cosmao a ajouté des indications sur l'état mental de l’accusée, qu'il avait été chargé d’examiner à ce point de vue concurremment avec MM. Baume et Daniel.

Il a rendu compte de ses visites à l'accusée et des investigations de toute nature auxquelles il l'est livré ; il résulte de son examen, comme de celui de ses collègues, que la femme Bodéré n'a point agi, au moment du crime, sous l'empire d'une folie instantanée ; que cette folie n'a existé chez elle à aucun moment et qu'elle est responsable de ses actes. Toutefois, en mon âme et conscience, a ajouté M Cosmao-Duménès, et on dit après lui ses collègues, il y a lieu de tenir compte d'une bizarrerie de caractère dont l'accusée est atteinte et qui ne lui permet pas toujours de résister à ses mauvais penchants.

Ces derniers témoins entendus, l'audience a été une seconde fois suspendue à 2 h 3/4 pour être reprise à 3 h.

La parole a été alors donnée, par M. le Président, à M. le Procureur de la République pour son réquisitoire.

Dans la nuit du 3 octobre, a dit le ministère public, au début de son brillant réquisitoire, on trouvait sur la route de Gouesnarc'h à Penmarc'h, horriblement mutilé, le cadavre de Bodéré. Ceux qui, les premiers, l'aperçurent, ses voisins, ses amis, ses parents ne le reconnurent pas, tant il était défiguré. Ceux qui l'ont vu comme nous, n'oublieront jamais le spectacle qu'ils ont eu sous les yeux ; ce n'était pas un cadavre, c'était une bouillie de chair humaine. A côté de lui se trouvaient deux pierres, celles qui frappent vos regards. Après bien des hésitations, on décida que le cadavre était celui de Bodéré. Quels étaient les assassins ? L'opinion publique désigna immédiatement la femme de la victime, Marie Jeanne Bodéré , et son cousin. L’opinion publique s'était pas trompée. Les constatations légales, les dépositions des témoins, les constatations des médecins , les aveux des accusés, tout cela a permis de reconstituer dans ses détails la scène du 2 octobre. Mais avant de retracer les péripéties du drame, M. le Procureur de la République croit nécessaire d'établir une comparaison entre la victime et ses assassins. Il montre Bodéré bon époux et bon père, trop doux pour imposer ses volontés à sa femme, se laissant dominer par elle-ci, tremblant sous sa voix, au point qu’un jour, ayant voulu lui adresser des reproches parce quelle avait abandonné ses enfants, elle lui imposa silence. Quant à sa femme, les faits du procès et les témoignages l’ont suffisamment fait connaître ; ses enfants n'ont pas plus trouvé une mère en elle que leur père n 'avait trouvé une épouse ; méchante, perverse, capricieuse, volontaire, elle n’a qu’une volonté, celle du mal, et qu’un désir, celui d'assouvir ses passions honteuses.

Le Golf offre un contraste saisissant avec elle ; autant celle-ci est violente, autant il est froid est réfléchi ; au fond, il y a la même volonté, les mêmes mauvais penchants ; seule, la surface trompe. Son désir est d'avoir de l'argent. Il n’avait pas de motif de haine pour tuer Bodéré ; il l'a dit et répété ; il n'avait pas d'argent, il n'a pas hésité ; il a accepté d’abattre Bodéré moyennant 10 fr., comme un boucher accepte d'abattre un bœuf. Le marché fait, il a tendu la main.

Du jour où la femme Bodéré a vu que son mari ne voulait plus lui donner de l'argent, elle l'a condamné à mort. Tout indique chez elle cette volonté et sa responsabilité, et dans toutes les circonstances du crime, que retraça l'organe du ministère public, se trouve établie la préméditation.

Quel a été la part de chacun ? Ce qui est établi, ne serait-ce que par leur témoignage, c'est que tous deux ont frappé après avoir tous deux essayé d'empoisonner Bodéré. Le Golf n'a pas eu, après le crime, cet instant de joie sauvage qu’a éprouvée l'accusée ; il a su s’éloigner du cadavre alors que celle-ci, après avoir fait à son mari un oreiller avec la grosse pierre pour son dernier sommeil, a relevé sa jupe, s’est jetée sur son corps et s'est mise à danser avec une volupté profonde.

Quant à l'enfant de la femme Bodéré, ce que les médecins ont hésité à dire, l’accusation, en s'appuyant sur les faits, peut le dire avec plus de sûreté : il est mort d'inanition. Tandis que sa mère buvait de l'eau-de-vie , il mourait abandonné.

Voila à grands traits la physionomie de celle affaire qui place deux coupables devant le jury: Une femme de 22 ans et un jeune homme de 18 ans. La même accusation pèse sur tous les deux, leur responsabilité est égale. L’accusation qui se lève contre eux est inexorable. II y a cependant une question grave qui se pose : l’un et l'autre ; l'un ou l’autre méritent-ils des circonstances atténuantes ? Pour la femme Bodéré, le ministère public n'a pas voulu lui refuser, au moment où il a été demandé, le bénéfice d'un examen médical qui pouvait, bien qu'il eût la certitude contraire, la soustraire à une responsabilité qui pèse sur elle. Son opinion a été confirmée par les conclusions formelles des docteurs qui déclarent qu'elle n'est point folle, mais qu'il y a à tenir compte d'une bizarrerie de caractère qui ne lui permet pas de résister à ses penchants. Cette dernière conclusion n'est qu’une demande de circonstances atténuantes que l'organe du ministère public a eu le droit et le devoir de combattre, tout en rendant hommage à la pensée généreuse de ceux qui l'ont présentée.
M. le Procureur de la République, en terminant, conjure le jury de n'écouler que la vérité.

Si vous pensez que la vérité est que les coupables, que vous avez devant vous, méritent des circonstances atténuantes, dit il en s'adressant aux jurés, vous les leur accorderez ; si au contraire la vérité pour vous est qu'ils n'en méritent pas, vous laisserez passer la justice tout entière.

Après le réquisitoire, la parole a été donnée à Me Durest-Le Bris,défenseur de la femme Bodéré, qui, dans une ingénieuse plaidoirie, a cherché à montrer que l'accusée, qui ne jouit que d'une intelligence au dessous de la moyenne, devait, au point de vue de la responsabilité, bénéficier de cette bizarrerie dont parlent les docteurs dans leur rapport, Celle que je défends, dit-il, s'adressant aux jurés, ne m'inspire aucun intérêt : je ne suis pas ému et je ne chercherai pas à vous communiquer une émotion que je n'éprouve pas.

Ma tâche serait donc bien pénible, si je n'avais pour m'appuyer le rapport des médecins. La pensée, que cette femme ne devait pas avoir sa raison, lui est venue en lisant l'acte d'accusation qui l’a glacé d'épouvante. A ce crime dépassant toute mesure, il ne pouvait trouver un mobile ; si la passion ou la haine pouvait expliquer l’empoisonnement, rien n'expliquait le crime tel qu'il a été commis. Sans être physionomiste, il a pu se faire une opinion en regardant l’accusée dans sa prison ; il regrette que son altitude à l'audience ne permette pas au jury de lire dans ses yeux et d'y voir qu'il n'y a chez elle que les instincts de la bestialité.

Les médecins à l'examen desquels il a demandé qu’elle fut soumise, ne l'ont pas déclarée folle, mais ils l’ont placée dans une situation intermédiaire entre la folie et la raison.

Me Durest-Le Bris donne lecture de passages du livre d'Ortila où il est parlé des caractères bizarres, tels que celui de la femme Bodéré, et où ce docteur exprime son opinion, que les êtres atteints de bizarrerie ne peuvent être déclarés responsables à l'égal des autres. On parle toujours dans ces affaires d’une mesure de grâce qui pourrait intervenir ; l'avocat demande au jury de prévenir celle mesure et de faire acte de justice en accordant à la femme Bodéré le bénéfice des circonstances atténuantes.

Après Me Durest-Le Bris, Me de Chamaillard s’est levé et a demandé également au jury le bénéfice des circonstances atténuantes en faveur de Le Goff. Pour lui, il ne saurait faire une déclaration pareille à celle qu’a fait entendre le précédent orateur. Malgré l'énormité du crime, il a pour Le Goff un sentiment de pitié que lui inspire sa jeunesse ; ayant la lâche de le défendre, il n'a qu’un désir, c'est de faire partager par le jury le sentiment qu'il éprouve pour l’accusé. Il n'a qu’une chose à demander au jury, c'est qu’il dise, en usant du droit qu'il tient de la loi d'accorder des circonstances atténuantes, que la peine, dans ce qu'elle a d’excessif, ne sera pas appliquée. Les faits, du reste, sont là qui l'autorisent à faire usage, de ce droit. L'affaire ne doit pas être jugée en bloc, et il faut faire la part de chacun des deux accusés. Le Goff est moins coupable que la femme Bodéré, car il n’a pas conçu le crime, et le sang de la victime, qui n'a pas rejailli sur lui, indique que ce n'est pas lui encore qui a tenu le premier rôle dans l'accomplissement de l'assassinat. C'est la femme Bodéré qui a eu la pensée du crime ; elle avait dès longtemps fait connaître son intention ; c'est elle qui est allée chercher Le Goff et a armé sa main. Enfin, animé d'une profonde émotion, le défenseur invoque l'âge de l'accusé, qui a été entraîné par la fatalité à commettre, du premier coup et sans avoir pu montrer ce dont il était capable, le plus grand des crimes. Il pense qu'à tous les titres, Le Goff mérite la pitié que lui-même éprouve.

Il est 5 heures quand M. le président commence son résumé, qui a duré plus d'une heure, et qui a été écoulé dans le plus profond silence. Puis le jury se retire dans la salle des délibérations.

Il en rapporte, au bout d'une heure, un verdict affirmatif sur toutes les questions qui lui ont été posées, mitigé par l'admission des circonstances atténuantes en ce qui concerne Le Goff.

Les accusés sont introduits et on leur donne lecture du verdict, M.le Procureur de la République se lève et requiert contre la femme Bodéré la peine de mort et contre Jean Le Goff celle des travaux forcés à perpétuité.

Me Durest-Le Bris demande alors que le Cour veuille bien lui donner acte de ce que M. le docteur Fatou a consulté des notes écrites au cours de sa déposition. Acte en est donné à Me Durest.

À la demande faite aux accusés s’ils ont des observations à présenter sur l'application de la loi, la femme Bodéré répond qu'elle préfère être condamnée aux travaux forcés à perpétuité.

La Cour se relire ensuite pour délibérer ; elle rentre en séance après une demi-heure et prononce un arrêt qui condamne, la femme Bodéré, Jeanne, à la peine de mort et Le Goff, Jean, à celle des travaux forcés à perpétuité.

La foule nombreuse qui était venue pour entendre le dernier mot de celte horrible affaire, s’écoule alors en s'entretenant des péripéties du drame au dénouement duquel elle vient d’assister.

Note KBCP :
(1) En 1872 : Plusieurs fois, de quelques jours à même deux mois après qu'elle se soit, chaque fois, emparée des économies du foyer.
(2) En 1873 : Quelques jours.

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