ÉPIDÉMIE À BORD DE L'ANTOINETTE

Le Populaire - Article du 5 décembre 1911

Dernières Nouvelles Locales
A Bord du trois-mâts
« Antoinette »

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L’Équipage décimé par une terrible maladie
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Le second, le maître d'équipage et un matelot léger succombent en mer. — Le quapitaine et treize hommes du voilier nantais sont atteints du même mal — Nos enquêtes à Nantes et à Saint-Nazaire

La traversée du long courrier nantais « Antoinette » appartenant à MM. Charles Simon et Duteil, armateurs et assureurs maritimes, 8 rue de l'Héronnière, a été attristée par le décès survenu en cours en cours de route, du second, M. Louis Lecointe, demeurant à Saint-Nazaire, d'un matelot léger, Jean Técher, originaire de la Réunion et du maître d'équipage Jean Fretté, dont la famille habite un petit village , aux environs de Paimpol. En outre, le capitaine, Félix Humbert, de Paimpol et douze hommes composant le reste de l'équipage, sont actuellement malades et dans l'impossibilité absolue de se livrer à aucun travail.

On ne parait pas complètement fixé, ici, sur la nature exacte de la maladie qui s'abatit sur tout l'équipage de l'« Antoinette ». Deux noms, cependant, sont prononcés : le scorbut et le béri-béri, terrible fléau dont les effets sont généralement mortels.

Chez les armateurs

La nouvelle de la mort de notre second, du maître et du matelot léger, nous ont dit ce matin MM. Simon et Duteil, n'est malheureusement que trop vraie et nous déplorons vivement la mort de ces hommes.

« Construite à Nantes en 1902n aux Ateliers et Chantiers de construction navales, l'« Antoinette » de 1200 tonneaux de portée est, sans flatterie aucune, un des plus beaux navires de son genre ; nous pouvons même ajouter que c'est un véritable yacht.

« L'« Antoinette » quitta le port de Nantes en en septembre 1918 pour effectuer une série de logs voyages. Jusqu'à ce jour — le capitaine Humbert pourrait vous le dire lui-même — les traversées de notre voilier ne furent marquées par aucun accident ni attristées par des maladies semblables à celle qui décima l'équipage de l'« Antoinette ».

« Au sujet de cette maladie, nous ne sommes à l'heure présente, pas fixés : le médecin qui constata le décès du maître d'équipage Fretté, mort hier matin, en attribue la cause au scorbut, tandis que, à Saint-Nazaire, où l'« Antoinette » est arrivée cette nuit, on parle de béri-béri.

« Mais ce qu'il y a de certain, ajoutent MM. Simon et Duteil, c'est que , au départ de l'« Antoinette » de Samaran (Java), le 21 juillet dernier, pas un homme de l'équipage ne présentait les symptômes de la plus légère indisposition. Et c'est si vrai, que le navire, rencontré le 29 octobre, signalait : « tout va bien à bord ». Le premier décès s'étant produit au commencement de novembre, la maladie se déclara donc cent jours après le départ du navire de Samaran. »

— N'aurait-on pas, par hasard, constaté la présence de nombreux rats à bord ?

— Si, nous répondent les armateurs de l'« Antoinette », nous venons d'en être informés de Saint-Nazaire.

Dans ce port, où le bâtiment se trouve amarré au quai des marrées, la Direction du Service de Santé prend toutes ses dispositions pour la dératisation du navire ; de plus,l'« Antoinette » va être complètement désinfectée, aussi bien le pont que l'intérieur.

— Et les malades ?

— Les malades, au nombre de treize, y compris le capitaine Humbert, ont été débarqués pour recevoir tous les soins que nécessite leur état.

— Votre navire va-t-il monter à Nantes ?

— L'« Antoinette » a à bord une cargaison de sucre en sacs. Nous l'attendons, sauf avis contraire, demain soir.

— Vous avez parlé, il y a un instant, du maître Jean Fretté, qui serait mort du scorbut : qui constata le décès ?

— Nous ne saurions pour vous répondre, que vous donner lecture de la lettre que nous adressait hier dimanche 3 courant, M. Pierre Saludo, notre agent au Palais (Belle-Île-en-mer).

Voici ce qu'il écrivait :

« Je vous confirme mes différents télégrammes et conversations téléphoniques d'hier.
   Le capitaine Humbert, au reçu des ordres qui lui avaient été donnés par le pilote n°6, avait continué sa route pour Nantes avec de bons vents, mais étant entre les Cardinaux et le Four, les vents sautant au sud-est, tout à fait contraires à sa marche et dans l'impossibilité de virer de bord avec huit hommes malades et le reste de l'équipage complètement abattu, il a laissé porter vent arrière pour venir en rade. C'est alors qu'il a signalé au sémaphore d'Arzic en demandant un médecin.
   A midi, le docteur Pilart s'est rendu à bord et a examiné le maître d'équipage qui était alité depuis deux mois ; le capitaine Humbert, qui est aussi atteint depuis dix jours seulement et le reste de l'équipage, moins le cuisinier et les deux mousses.
   Le second est décédé le 2 novembre et un autre matelot, le 17 du même mois.
   Le docteur jugea l'état du maître très grave, mais le service de santé, qui avait reçu des ordres très sévères pour le navire en provenance de Java-Sumatran ne voulut pas qu'on le fit descendre à terre.
   Ce matin, à 6 heures, le capitaine Humbert me fit parvenir, par le remorqueur « Commerce », une lettre pour m'annoncer la mort du maître, intervenue à quatre heure et demie ce matin.
   Je répondis au capitaine, qu’étant en quarantaine, il ne fallait pas songer à faire les formalités et qu'il n'avait qu'à partir immédiatement pour Saint-Nazaire.
   Le remorqueur revint avec le capitaine qui renouvelle se demande première et réclame l'assistance du médecin pour constater le décès.
   Le docteur retourna à bord dès huit heures, constata le décès et dit au capitaine que le matelot était mort du scorbut, maladie contractée par un séjour trop long à la mer.
  Je prévins le capitaine qu'il eût a faire l'acte de décès à bord et de porter à la suite de son rôle.
  A dix heures, l'« Antoinette » partait pour Saint-Nazaire à la remorque de l'« Industrie ».
  Hier, j'ai embarqué vingt litre de lait et diverses provisions.
  Voilà, pour l'instant, tous les renseignements que nous pouvons vous fournir, ajoutant en terminant : MM. Simon et Duteil, nous vous aviserons volontiers du nouveau qui pourrait se produire.»

Nous prenons congé, les remerciant, de nos obligeants interlocuteurs.


Le rôle d'équipage de l'« Antoinette »

Voici, à titre purement documentaire, le rôle d'équipage du trois-mâts « Antoinette » :
Félix Humbert, capitaine ; Louis Lecomte, second ; Vincent Thébaud, lieutenant ; Jean Fretté, maître ; Léon Lemerle, chauffeur ; Sylvain Guézon, charpentier ; Guillaume Thomas, matelot-voilier ; Jean Rousseau, Joseph Ourdic, Joachim Le Port, Ange Cadiot, Paul Guillou, matelots ; Jean Técher, Pierre Créquer, matelots légers ; Yves Couffon, Gustave Florence1, embarqués à la Réunion, mousses.


Note KBCP :
(1) Gustave Augustine Florence était tout jeune cuisinier de l'« Antoinette ».


Le béribéri

Le béribéri dont il a été parlé au cours de cet article est une maladie propre aux Indes, ayant beaucoup d'analogie avec le rhumatisme et le lumbago, caractérisée d'ailleurs par une grande lassitude et une extrême difficulté de mouvements.

Le béribéri se développe lentement, ou plus rarement apparaît brusquement. Les malades éprouvent un abattement considérable, des lassitudes, de la dyspnée1 ; les membres s'engourdissent, se meuvent avec difficulté et deviennent le siège de picotements désagréables. Quelquefois, l'anasarque2 se déclare. La sensibilité s'émousse, et, lorsque la maladie arrive à un plus haut degré d'acuité, la voix s’éteint, l'amaigrissement fait des progrès sensibles ; enfin, dans la forme chronique de la maladie, des mouvements cholériques et la paralysie compliquent l'état morbide et peuvent amener à la mort.


Note KBCP :
(1) La dyspnée est une gêne respiratoire ressentie par le patient.
(2) L'anasarque est un œdème généralisé du tissu cellulaire sous-cutané avec épanchement dans les cavités séreuses (plèvre, péricarde, péritoine).

( ) Le béribéri est une maladie causée par un déficit en vitamine B1 que l'on peut observer en cas de malnutrition chez des espèces ne synthétisant pas la vitamine B1 comme l'être humain. Chez l'être humain elle provoque une insuffisance cardiaque et des troubles neurologiques. Son nom provient du singhalais — la langue de la population majoritaire du Sri Lanka — et signifie « je ne peux pas, je ne peux pas » ; en effet, une fatigue marquée est l'un des symptômes du béribéri. (Wikipédia)


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Notre enquête à Saint-Nazaire
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L'arrivée de l'« Antoinette » à Saint-Nazaire
(De notre correspondant particulier)


C'est une odyssée lamentable et terrible que celle qui vient de décimer tout l'équipage du trois-mâts latin « Antoinette », parti de l'île de Java, il y a quatre mois, avec un chargement de sucre, à destination de la maison Simon Duteil, de nantes ; et l'on en vient à se demander par quel prodige l'équipage tout entier n'a pas succombé et le navire ne s'est point perdu.

L'« Antoinette » est un joli bateau, peint en blanc, aux lignes fines, à la mâture élancée. C'est un excellent courrier, à en juger par sa coque dont les proportions harmonieuses séduisent l’œil.

Au mois d'août dernier il quittait Seamarang, sur la côte de Java. A bord, l'équipage se composait de quinze hommes, parmi lesquels le capitaine Humbert, le 2ème capitaine Louis Lecomte, un de nos compatriotes nazairiens qui venait de se marier, un mois avant de s'embarquer sur l'« Antoinette » et, détail navrant, a trouvé la mort, en pleine mer, pendant la traversée de retour.

Les deux premiers mois du voyage se passent sans encombres. Tout allait bien à bord, sauf que les vents souvent contraires retardaient considérablement la marche du navire.

Au cours d'une traversée aussi longue, où la nourriture se compose presque exclusivement de viandes salées et de conserve, l'hygiène alimentaire est évidamment réduite à sa plus simple expression.

La maladie commença à toucher l'équipage et, le 26 octobre dernier, en pleine mer, le second capitaine, M. Louis Lecomte, né le 2 octobre 1783, succombait à une attaque de béribéri nautique et fut immergé avec le cérémonial accoutumé. Cérémonie funèbre d'autant plus attristante et douloureuse que déjà une partie de l'équipage était en mauvaise santé.

Les hommes valides montrèrent un courage héroïque et suppléèrent leurs camarades souffrants. Mais leur effort eut pour résultat de de les prédisposer davantage eux-même, aux redoutables conséquences du mal qui guettait l'équipage tout entier.

Le 18 novembre dernier, un nouveau deuil s'abattait dur l'« Antoinette », et le maître d'équipage, M. Jean Técher, né le 1er août 1888 à Sainte-Suzanne (Île de la Réunion), succombait à son tour et, comme son camarade Lecomte, était immergé au large.

Le voyage devenait de plus en plus pénible ; presque tous les hommes étaient atteints et ne parvenaient a assurer la manœuvre, tant bien que mal, qu'au prix d'une volonté et d'une ténacité quasi-surhumaines.

À tout prix, il fallait atteindre l'embouchure de la Loire. Et le mauvais temps retardait et contrariait toujours la marche du bateau.

Enfin, les côtes de Belle-Île apparurent aux yeux des matelots qui, depuis si longtemps, n'avaient aperçu aucune terre.

L'un d'eux, hélas ! ne devait point avoir cette ultime joie, car troisième décès depuis le départ de Seamarang, le matelot de 2ème classe Jean-Marie Fretté, né à Paimpol le 28 juin 1868, succombait à l'heure même qu'il toucher au port, et peut-être au salut.

Son corps, du moins, sera enseveli dans la terre, et ses parents auront la suprême consolation de pouvoir s'agenouiller sur sa tombe.

Dix homes de l'équipage étaient couchés, atteints eux aussi par le redoutable mal. Le capitaine Humbert, avec un véritable héroïsme, a voulu, quand-même, rester jusqu'au bout à son poste et conduire son bateau. Il n'avait plus, pour tout équipage, que ses deux mousses que la maladie n'avait point frappés.

De Belle-Île, l'« Antoinette » demanda du secours et un remorqueur, le « Commerce » alla la quérir dimanche matin, dans les eaux belliloises.

Mais là encore, la destinée semble s'acharner sur ce malheureux trois-mâts ! La traversée jusqu'à Saint-Nazaire se fit dans des conditions terribles, et par une mer démontée. Pra deux fois, l'amarre du remorqueur cassa. Enfin, l'équipage touchait au terme de ses pérégrinations et de ses épreuves. Dans la nuit de dimanche à lundi, à deux heures ce matin, l'« Antoinette » jetait définitivement l'ancre sur la rade de Saint-Nazaire.

Le cadavre de Jean-Marie Fretté était à bord. Dix hommes restaient couchés dans leur hamac. Seuls les deux mousses restaient valides, après quatre mois d'une traversée qui fut à la fois douloureuse, cruelle, difficile et funèbre !

À la première heure du jour, le service sanitaire maritime se rendait à bord. Nous avons pu joindre M. le Directeur du service de santé, au moment où il revenait du bord et, comme nous l'interrogions sur cette lamentable odyssée de l'« Antoinette », il a bien voulu nous faire d'intéressantes déclarations :

« Je viens du bateau, nous a-t-il dit. Le corps du matelot Fretté, décédé dimanche matin, est à bord. Au cours de la traversée, deux décès suspects sont survenus. J'ai examiné attentivement tous les malades. Ceux-ci seront débarqués et transportés à l'hôpital où il recevront les soins nécessaires. Bien entendu, tous les mesures d'hygiène et d'isolement seront prises.
   De mon diagnostique, il résulte que d'ores et déjà, on peut écarter de l'épidémie présente, tout caractère de peste, choléra ou fièvre jaune. Je crois dès maintenant pouvoir rattacher les causes de la maladie et du décès du matelot, à une épidémie de béribéri nautique.
   Cette maladie est occasionnée par la nourriture salée dont les équipages font presque exclusivement l'usage. Et, à cette occasion, le docteur Ribot me laisse entendre que sur les navires au long cours susceptibles d'accomplir d'aussi longues traversées que l'« Antoinette », il y aurait avantage à ce que le service de santé fût chargé d'examiner, au départ, si toutes les précautions sont prises pour combattre, le cas échéant, les maladies qui peuvent survenir à l'équipage en cours de route. Ce soin est laissé, jusqu'à présent à la marine, qui n'a pas, naturellement, les compétences médicales requise pour prévoir les remèdes ou réactifs à emporter dans certains cas.

Le directeur du service de santé ajoute que l'« Antoinette » va être isolée au quai de marée. Le navire va être désinfecté et dératisé, ainsi que la cargaison toute entière. Les mesures de désinfection porteront plus spécialement encore sur les cabines et le poste d'équipage.


Au surplus, les précautions les plus minutieuses seront prises pour le transport des malades, l’inhumation du corps du malheureux Fretté ; et dites bien, termine le sympathique directeur de la santé, qu'aucun de contamination possible, n'est à envisager.

La population de Saint-Nazaire n'a rien à redouter et peut-être tranquille.

Sur ces mots, je prends congé du docteur Ribot, que je remercie de ses intéressantes déclarations et que je laisse à ses multiples occupations.

Est-il nécessaire de dire que l'arrivée de l'« Antoinette » et les circonstances tragiques de sont voyage, ont produit une grosse impression dans les milieux maritimes de Saint-Nazaire.

Un détail pour finir : l'« Antoinette » qui appartient, comme je l'ai dit, à la maison d'armement Simon-Duteil, jauge 699 tonneaux. On dit qu'il possède à bord, une grande quantité de rats.

Si le voyage se fût prolongé, de quelques jours, l'équipage eut péri tout entier et le trois-mâts, sans aucun être valide à bord, fut devenu le jouet des flots.

La situation des naufragés de la « Méduse » n'est point été plus dramatique que celle des survivants de l'« Antoinette ».

J. Tallendeau


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