1901 - Naufrage du Frisia (suite 3 et fin)
                        Procès des pillards et receleurs

Journal le finistère, article du 18 juillet 1902

Voleurs d'épaves en correctionnelle.


— Mardi prochain doit venir, en audience correctionnelle, une vieille affaire, qui ne comprend pas moins de 47 inculpés, poursuivis pour vol d'épaves et complicité par recel. Voici les faits exposés très brièvement :

Dans le courant de décembre 1901, un navire de nationalité allemande, le vapeur Fresia, chargé de fûts d'essence de térébenthine, était jeté à la côte de Penmarch, où il ne tarda pas à être démoli sous l'effort de la tempête. Des riverains se précipitèrent sur la grève et s'emparèrent d'une grande quantité de fûts naufragés qu'ils vendirent a des commerçants de Pont-Croix et que ceux-ci revendirent à des marchands en gros.

Cette affaire, qui doit occuper à elle seule l'audience correctionnelle, se prolongera assez tard dans la nuit, si elle n'occupe pas deux audiences. Les débats auront lieu dans la salle des assises, la salle des audiences correctionnelles étant trop petite pour la quantité des prévenus.

L'instruction de ce procès a été très laborieuse, précisément à cause des conditions dans lesquelles les faits ont été révélés bien tardivement à la justice. Les débats promettent d'être intéressants; car il est facile de prévoir que les avocats ne manqueront pas de faire ressortir le manque de vigilance des agents de la douane et de la marine. 

Quimper - Palais de Justice © Andrieu
 

Jornal le finistère, article du 25 Juillet 1902

Police correctionnelle. — Tribunal de Quimper.
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Audience du 21 juillet.

LES PILLEURS D'ÉPAVES


Mardi ont commencé les débats de la fameuse affaire du Fresia, ce vapeur allemand chargé de fûts d'essence de térébenthine, qui fut brisé sur la côte de Penmarc'h et dont les épaves, jetées à la côte, furent pillées par les riverains.

Les prévenus sont divisés en deux catégories ; ceux qui ont volé et ceux qui ont recelé. Les premiers sont au nombre de 28 ; ce sont :

Yves Pêrennou, 37 ans, cultivateur ; René Penven, 28 ans, journalier ; Sébasten Moris, 38 ans, cultivateur ; Jacques Strullu1, 30 ans, charron ; Pierre Le Golf, 57 ans, journalier ; François Lautrédou, 39 ans, marin-pêcheur ; les cultivateurs Daniel Le Douce, 14 ans ; Jean Scuiller, 41 ans ; Guillaume Le Bourdon, 21 ans ; Jean Penven, 39 ans ; Jean Gadonna, 35 ans ; Henri Marzin, 48 ans ; Hervé Маzo, 34 ans ; Daniel Le Goff, 30 ans ; Joseph Le Bescond, 34 ans ; Jean Lapart, 51 ans ; Alain Cabillic, 27 ans ; Yves Donnart, 40 ans ; Jean Autret, 45 ans ; Henri Bourdon, 40 ans ; Pierre André, 66 ans ; Joseph André, 35 ans ; Pierre André, 40 ans ; François Cabillic, 46 ans ; Mathieu Quèré, 48 ans ; Alain Goascoff, 16 ans, demeurant tous, à Plozévet ; Daniel Perrot, 47 ans, cultivateur à Pratanabec, en Beuzec-Cap-Sizun ; Pierre Penven, 24 ans, manœuvre, ayant demeuré à Plozévet, actuellement habitant à Nantes, chemin de la Tannerie.

Dix-neuf personnes sont poursuivies pour recel. Ce sont :

Félix Albaret, 51 ans, ferblantier à Pont-Croix ; Henri Kervarec, 49 ans, vitrier à Pont-Croix ; Henri Gadonna, 20 ans, peintre à Pont-Croix ; Henri Pichavant, 22 ans, serrurier à Pont-Croix ; Henri Colin, 53 ans, forgeron à Kerydreuff, en Plouhinec ; Philomène Divanach, 44 ans, ménagère à Pont-Croix ; Jean Trévidic, 59 ans, journalier à Pont-Croix ; Guillaume Hémon, 40 ans, peintre à Audierne ; Paul Colin, 44 ans, charretier à Kerydreuff, en Plouhinec ; René Douérin, 54 ans, commerçant ; Alain Strullu1, 38 ans, cultivateur ; Pierre Fomer, 41 ans, sabotier ; Toussaint Basty, 41 ans, cultivateur ; Alain Gourret, 36 ans, journalier, demeurant les cinq derniers à Plozévet ; Léon Carpentier, 57 ans, représentant de commerce à Douarnenez ; Pierre Le Cloarec, 36 ans, peintre à Pouldavid ; Anatole Quilivic, 47 ans, peintre à Douarnenez ; Jean Quéméner, 21 ans ayant demeuré à Plozévet, actuellement marin de l’État ; Anna Vérine, veuve Le Joncour, commerçante à Brest.

Des premiers délinquants, les uns sont de pauvres et frustes paysans ; les autres des marins-pécheurs, riverains de la côte où le sinistre maritime s'est produit. Ces derniers, quoique sachant bien que les épaves trouvées à la côte ne sont pas leur propriété et qu'ils doivent en faire la déclaration à l'administration de la marine dans les 24 heures, ont omis sciemment de faire cette démarche et ont recueilli, qui un fût, qui deux, qui trois. Parmi eux, il en est qui ont fait du trafic en revendant ces fûts à des commerçants, qui ont expédié les fûts en grande quantité par voie de terre et par la voie ferrée, sans être le moins du monde inquiétés. Une seule personne, parmi celles qui ont directement acheté aux commerçants de Pont-Croix, est poursuivie pour complicité par recel, les faits relevés par l'instruction ayant fait ressortir cette circonstance qu'elle ne pouvait pas ignorer la provenance frauduleuse de la marchandise qu'elle achetait. C'est Mme veuve Le Joncour, de Brest.

Le nommé Daniel Le Goff a fourni la note gaie dans ce procès.

Ce madré compère, n'ayant, pour son compte, recueilli qu'un seul fût plein, mais en ayant trouvé un autre vide, imagina de le remplir d'eau et réussit à le vendre comme fût d'essence de térébenthine. C'est le sieur Albaret qui en devint acquéreur et l'expédia à un des négociants avec lesquels il s'était abouché. Les prévenus répondent tous à l'appel de leurs noms, à l'exception de Henri Penven, qui accomplit une période de réserve ; Jean Quéméner, qui est au service dans la marine à Toulon, et François Cabillic, qui n'a fait valoir aucune excuse.

Il est procédé à l'interrogatoire des prévenus, qui n'offre rien de particulier, sauf celui de Mme veuve Le Joncour. Elle déclare n'avoir pas eu connaissance de l'origine frauduleuse des fûts dont elle a fait l'acquisition. M. Le Joncour, son fils, qui voyage pour sa maison, l'ignorait et n'a pu lui en parler. Il est entré en relations avec Albaret, qui lui a fait connaître que la marchandise provenait d'un naufrage, mais sans lui dire dans quelles conditions il l'avait achetée. Elle ne pouvait soupçonner l'honorabilité de M. Albaret avec lequel elle était en relations d'affaires depuis 25 ans et qu'elle avait toujours considéré comme un honnête homme. La preuve, dit-elle, qu'elle s'est crue en règle, c'est qu'elle a fait à l'octroi les déclarations nécessaires.

M. Albaret prétend avoir fait connaître au fils de Mme Le Joncour la provenance frauduleuse des 50 fûts qu'il lui a vendus.

Les interrogatoires terminés, M. Mauranges, substitut du procureur de la République, prononce son réquisitoire. Selon lui, les prévenus doivent être divisés en trois catégories. La première est composée des pécheurs riverains qui ont recueilli les épaves ; ce ne sont pas les plus coupables. Ce sont de pauvres gens ; il demande pour eux toute l'indulgence possible et l'application de l'ordonnance de 1680. La deuxième comprend les transporteurs de la marchandise ; ceux-ci, dit l'honorable organe du ministère public, n'ignoraient pas la provenance de la marchandise qu'ils ont transportée : ils doivent être retenus comme complices, ayant agi avec connaissance de cause. Après avoir passé rapidement sur ces deux groupes, le ministère public s'appesantit sur les conditions invraisemblables dans lesquelles les marchands ont traité avec ces pauvres paysans. Ils n'avaient aucun doute sur la provenance illicite de ces fûts ; aussi doivent-ils être punis plus sévèrement.

M. Mauranges examine ensuite le cas particulier de Mme Le Joncour, dont il reconnaît la bonne réputation commerciale ; mais elle connaissait la source frauduleuse du produit qu'elle achetait. Elle a vu là un beau bénéfice à réaliser, c'est сe qui l'a tentée.

Me de Chamaillard, avocat, prend la parole pour Kervarec, Paul Colin, Alain Strullu1 et Henri Colin. Si le tribunal adopte l'application seule de l'ordonnance de 1680, réclamée par le ministère public contre ceux qui ont recueilli des épaves, ses clients Kervarec et Paul Colin, qui ont transporté l'essence, devront être relaxés, la complicité n'existant pas en matière de contravention. Pour les deux autres, il réclame l'indulgence.

Me de Chamaillard fait ensuite ressortir l'inertie de l'administration de la marine et de la douane ; il s'étonne de voir cette marchandise circuler de nuit et de jour dans des charrettes et des voitures aux yeux des agents de l'administration.

Me Le Bail, avocat, présente la défense de 31 inculpés et s'associe aux considérations qu'a fait valoir Me de Chamaillard. Il termine en disant que ses clients sont des malheureux soumis à l'influence héréditaire. Ils n'ont pas cru au fond de leur conscience commettre un acte délictueux. Il conclut à l'acquittement de plusieurs de ses clients, dont la culpabilité n'est pas démontrée. À 6 heures 1/2 du soir, l'audience est levée et renvoyée au lendemain midi 1/2.

Note KBCP :
(1) Lire Struillou

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Audience du 22 juillet.

Me Le Diberder présente la défense des prévenus Albaret, Carpentier, Quillivic et Douérin.

L'honorable avocat est heureux de constater que le ministère public a paru abandonner la poursuite pour vol d'épaves contre les auteurs principaux.

Si ceux-ci n'ont pas commis le délit de vol, dit-il, il est certain que la complicité par recel relevée contre ses clients n'existe pas. En matière de contravention, la complicité n'existe pas et la loi de 1680 ne prévoit qu'une contravention ; le tribunal relaxera donc ses clients, qui sont tous des gens honorables.

Me Verchin, avocat de MM. Gadonna, Pichavant et Hémon, adopte la thèse de ses confrères et examine le fond de l'affaire ; puis il demande l'acquittement de Hémon, se rapportant au tribunal pour les deux autres.

Me Feillard, avocat du barreau de Brest, présente la défense de Mme Le Joncour et discute avec la plus grande conviction la thèse du ministère public à l'encontre de sa cliente, dont la bonne foi lui parait évidente. Il réclame un acquittement. Les débats sont terminés à 3 heures et l'affaire est mise en délibéré. Le jugement sera rendu mardi prochain. 


Journal le finistère, article du 29 juillet 1902 

Penmarc'h. — Les pilleurs d'épaves.

— Le tribunal correctionnel de Quimper a rendu hier son jugement dans l'affaire du pillage du Fresia.

Des riverains poursuivis, cinq ont été acquittés : Alain Goascoz, Le Douce, Lapart, Mazo et Quéméner. Les autres ont été condamnés à 10 jours de prison avec sursis, sauf pour Pierre André père, et à des amendes de 50 à 25 francs.


Des complices et receleurs, Paul Colin, Philomène Divanac'h, Kervarec, Trévidic et la veuve Le Joncour ont été acquittés. Les autres sont condamnés : Albarot à un mois de prison, Carpentier à 15 jours, les autres à 10 jours de la même peine, et tous à des amendes variant de 500 fr. à 50 fr.

Ils bénéficient de la loi de sursis pour la prison, à l'exception d'Albarot, Léon Carpentier et Henry Colin. 

Jerom-ar-Pense pilleur de Penmarc'h © Villard
(En Breton, Peñse = Naufrage)

Journal le finistère, article du 28 novembre 1902

Plozévet. — Mesure gracieuse.

— Par décision de M. le président de la République du 21 novembre courant, il a été accordé aux individus ci-après,condamnés par jugement du tribunal correctionnel de Quimper du 28 juillet dernier pour vols et complicité de vols d'épaves :

1° Remise de la moitié de l'amende de 50 fr. à René Douérin, Alain Struillou, Pierre Forner et Alain Gourret.

2° Remise de l'amende de 25 fr. à Daniel Le Goff, Joseph Le Bescond, Alain Cabilic, Yves Donnart, Jean Autret, Henri Bourdon, Pierre André, Joseph André, Pierre André père, François Cabillic, Mathieu Quéré, Yves Perennou, Henri Penven, Sébastien Moris, Jacques Struillou, Pierre Le Goff, François Lautrédou, Jean Souiller, Guillaume Bourdon, Jean Penven, Jean Gadonna, Henri Marzin et Toussaint Basty. 


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