François Péron par René Pichavant

L'histoire de François Péron est rapportée plus précisément par René Pichavant dans un extrait de son l'ouvrage « Clandestins de l'Iroise » (1982).

Le 20 novembre 1940 au soir, François Péron revenait de pêche sur « La Pythonne », la pinasse de son frère Alain. Un autre matelot, François Tymen, l'accompagnait sur le chemin de la maison et lui proposa un arrêt au « Café de l'Océan », à cent pas de chez lui. La porte du débit était fermée sur la rue. Ils passèrent par la cour et s'entretenaient toujours de la mer, debout au comptoir, quand sonna l'heure du couvre-feu. Une patrouille surgit qui pressa les clients, nombreux, de vider la place.
— « Sell piou zo da gomandi aman ! » (Regarde qui commande ici !) dit quelqu'un en vidant son verre.
Comme François feignait de ne pas entendre les « Schnell ! Raus ! » répétés sur un ton comminatoire, le sergent le gratifia d'un coup de botte au tibia. Réaction instantanée du pêcheur sur lequel personne n'avait impunément porté la main, à plus forte raison le pied, plus irrévérencieux :
— « Pennoz ! (Comment !) On n'est pas libre maintenant ? »
D'un geste rageur il empoigna le canon du fusil que l'Allemand pointait sur lui. La balle jaillit, perça le plafond, traversa le lit à l'étage où dormait Gabrielle, la fillette de l'établissement dans la candeur de ses quatre ans, et entailla un chevron du grenier au-dessus d'elle. Ce faisant, il commettait devant témoins, circonstance aggravante, un crime de lèse-majesté envers le Grand Reich qui unit les forces de ses deux mandataires, et il leur en fallut, pour l'assommer à coups de crosses. Puisque cela ne suffisait pas, d'autres se joignirent à eux pour le matraquer encore à la Kommandantur, sise en l”« Hôtel de la Mer » tout proche et de là, en face, au château des « Goélands », séjour bienheureux des officiers.


Trois jours après, le maire de Penmarc'h, Monsieur Kérivel, ancien capitaine des douanes, vint trouver Eugène Jacob, le patron du bar. Le sergent réclamait le prix de sa montre cassée au cours de la bagarre chez lui. Pour ne pas envenimer les rapports, le commerçant versa trois cents francs...
Un compagnon de cellule, Abel Imblot, artiste peintre, décrit l'entrée du rebelle à Mesgloaguen, la prison de Quimper :
« Il portait comme une couronne royale les bouquets de sang noir et de cheveux grossissant son crâne horriblement bosselé. Son regard où passaient des couleurs de l'Océan défonçait les murailles. Il se levait d'un bond et chantait à tue-tête : « Général de Gaulle, quand reviendras-tu pour chasser les boches en leur bottant le cul...»


Prison de Mesgloaguen vers 1980.


Cette attitude farouche, indomptable, lui valut l'extrême sévérité du Conseil Militaire, siégeant au Palais de Justice, qui le condamna, solennellement, à la peine capitale. Son avocat, Albert Le Bail, passa la nuit de Noël à Paris dans les antichambres de l'hôtel « Majestic », pour solliciter la clémence d'Otto Von Stülpnagel, « Militärbefehlshaber in Frankreich ». Le « chef de l'administration militaire en France » se montra compréhensif dans le petit matin du réveillon, quand on put l'émouvoir. Sur ses conseils, Marie, l'épouse, adressa une supplique au Chancelier, «Grand Maître de toutes les justices ». Mais du quartier général de Hitler à Berlin, la réponse cingla, définitive :
— « Il faut un exemple pour mater les Bretons ! »
Le refus lui était signifié le 10 février 1941 à la Feldkommandantur :
— « En conséquence, vous serez fusillé demain. Souhaitez-vous quelque chose ? »
— « Embrasser ma femme et mon petit Camille, mon fils de huit ans... »
Et il se laissa reconduire, apparemment résolu.

A Mesgloaguen, l'un des gardiens avait accepté de lui faciliter la sortie.
— « Le jour que tu choisiras. J'attendrai une demi-heure avant de m'en apercevoir. »
Par chance, le geôlier compatissant était de service. Il reconduisait le prisonnier, quand celui-ci tira la porte du couloir, la ferma au verrou derrière lui et se débina par une imposte. Il grimpa à la gouttière, contre le mur, se hissa sur le toit des ateliers, le longea, tourna à l'angle, cherchant une issue. Un jardin potager dessinait des sillons, à sept mètres en dessous. Il sauta. Mais le sol gelé se révéla plus ferme qu'il l'avait supposé de son perchoir. La jambe gauche se brisa net au contact. Il réussit néanmoins, en rampant, à se traîner jusqu'à un soupirail, bascula et s'effondra sur un tas de charbon.

Une riveraine, blonde et vaporeuse, alerta aussitôt les gendarmes. La sombre bâtisse d'à côté ne pouvait que détenir du gibier de potence et toute honnête citoyenne devait coopérer à la capture d'un détenu dont l'audace en plein jour dénotait le très haut niveau de perversion...

La jeune femme de ménage aussi avait vu le bandit tomber dans le jardin de sa patronne. Elle s'affola, hurla, s'enferma dans la cuisine. La maréchaussée accourut au pas de charge, son capitaine derrière, descendit à la cave et agita son 6-35 sous le nez du criminel gisant parmi l'anthracite.
— « Pas la peine, soupira François Péron, en fixant l'officier. Rentrez votre ferraille ! Je le comprendrais de la part des Boches : ils m'ont condamné à mort. Que des Français en fassent autant, alors là, merde ! Je ne suis qu'un petit pêcheur de Penmarc'h, mais je vous dis merde et merde! J'ai honte pour vous ! »

Ils le remettront néanmoins aux Occupants avec le sentiment du devoir accompli et convoqueront Marie à la caserne, devant la place De-La-Tour-d'Auvergne, pour lui restituer son alliance, contre une décharge dûment signée...

La fracture fut réduite à l'hôpital de Quimper. Les Allemands précautionneux, dans la crainte qu'on le leur enlevât, le transportèrent au « Feldlazarett », hôpital de campagne, aménagé à « L'Hôtel de Cornouaille », devant les Sables-Blancs de Concarneau.
 

 Concarneau - Hôtel de Cornouaille 

Les juges lui avaient octroyé quarante jours, le temps du plâtre, pour guérir avant l'exécution de la sentence. De plus, ils placèrent une grille à la fenêtre de la chambre, au troisième étage, et une sentinelle en permanence dans le couloir. Seule Madeleine Nader, la propriétaire, obtint l'autorisation de porter les repas. Elle en profitait pour le réconforter, lui donner des nouvelles, lui glisser le crayon et les papiers de sa correspondance qu'elle emportait dans son corsage.
Lorsque les premiers jours, la troupe défilait au chant d'«Heili, heilo », elle avait confié à son mari, député du secteur par la surprise d'une élection quadrangulaire où aucun des quatre candidats n'avait voulu retirer ses billes au deuxième tour :
— « Vois-tu, ça me fait plus mal qu'à l'époque où les gens venaient crier sous nos balcons: « Aux chiottes Nader ! »

François Péron, entouré d'une telle sollicitude, se reprenait à espérer. Si le chirurgien rhénan, l'avait opéré dans toutes les règles de son Art, n'était-ce pas dans la perspective d'une remise de peine ? Mais les juges avaient la rancune tenace et rejetaient une à une les démarches refaites pour lui sauver la vie.

Pendant ce temps, Donatíen Gloaguen (Dodonne), son neveu de dix-huit ans, qui apprenait la bonne cuisine sur les fourneaux du restaurant Pascal à Quimper et François Garo, son beau-frère du Guilvinec, guettèrent l'occasion de l'extraire de là. Elle ne se présenta pas.

Les bourreaux s°impatientaient. Le 24 février, estimant le sursis trop long, ils avertirent le captif que ce serait pour le lendemain. D'une main ferme, François écrivit une dernière lettre, sans rature :

« Très chère femme adorée et enfant chéri, je viens d'apprendre que ma demande de grâce a été rejetée de nouveau. L'officier de la Kommandantur de Quimper m'en a avisé. Je serai exécuté, demain probablement.

Je te dis au revoir, ma chérie, et à toi, mon enfant, une dernière fois. Je suis forcé de vous quitter. Adieu pour toujours.

Adieu toute la famille. Adieu maman qui m'a mis au monde pour souffrir.

Adieu Saint-Guénolé, terre natale. Je désire être enterré dans le cimetière de Penmarc'h. Je meurs pour la patrie.

Adieu maman chérie. Je t'aimais tant. Je ne te reverrai plus. C'est fini.

A toi, ma petite femme que j'ai tant aimée, mes plus tendres baisers.

A toi, mon Camille chéri, mon enfant adoré, les derniers baisers de ton papa que tu vas pleurer. Surtout que tu ne sois pas délaissé, ô mon chéri.

Je meurs. »


Au matin, son déjeuner fut plus copieux que d”habitude. Madeleine Nader, en tremblant, versa de la « Fine Napoléon » dans le café noir. Il regarda faire et dit : 
— « Je pense qu'elle ne me tournera pas la tête. Je tiens à voir clair pour mourir ! »

Hervé Nader, natif du 11 rue des Reguaires, au chevet de la cathédrale de Quimper-Corentin, exerçait à Concarneau la fonction de maire, finalement nommé par le préfet Angéli qui entretient avec lui d'excellentes relations. La municipalité communiste avait été dissoute avec son responsable Pierre Guéguin. Une délégation spéciale, composée du receveur de l'Enregistrement, d'un débitant de café-tabacs et d'un patron-pêcheur, lui avait succédé d'office. Devant son impopularité, elle démissionna. Le parlementaire avait refusé d'en faire partie, afin de ne pas bénéficier d'une sanction non électorale d'adversaires politiques, avait-il expliqué au préfet, son ami, qui revint à la charge :
— « Maintenant vous ne prendriez plus leur suite... »
Il avait admis le raisonnement.

Le 24 février, deux officiers frappèrent à la porte de son bureau :
— «Monsieur le maire, nous désirons un cercueil en bois blanc et un petit trou au cimetière. »
— « Péron, n'est-ce pas ? »
— « C'est la guerre, monsieur le maire. »
A l”aube du lendemain, il devisait sur le seuil de sa villa, dans la cour de l'hôtel, avec le chanoine Jean-Marie Prigent, curé-doyen de la paroisse qui venait de rendre visite à François Péron. Les Allemands descendaient le blessé sur une civière, le poussaient dans une fourgonnette-ambulance. Hervé Nader prit le prêtre dans sa voiture et s'engagea derrière eux dans le chemin jouxtant le château de Kériolet, hors de la ville. 


Concarneau - Château de Keriolet


Comme les roues de l'ambulance patinaient dans les ornières, les exécuteurs des basses œuvres détachèrent leur prisonnier et l'obligèrent à marcher, pieds nus. La pluie lui permettrait de mourir debout.

Le maire et l'ecclésiastique emboîtant le pas, soutinrent sous chaque aisselle le fier Bigouden qui trébuchait vers la carrière et trouva l'humour de décocher une flèche à ses tortionnaires:
— « Vous auriez quand même pu me passer des chaussettes. La terre est froide aujourd'hui... »
Et à ses témoins :
— « Je méritais, à la rigueur, quelques jours de prison. Et encore... Monsieur Nader, merci. Remerciez votre femme et sœur Marthe qui m'a si bien soigné à Quimper. J'avais pour elles beaucoup d'estime. Beaucoup. Merci, monsieur le curé. »

Devant le poteau planté au fond du champ de tir, les soldats lui bandèrent les yeux, de force. Dans un ultime défi, le pêcheur se redressa et, pendant qu'ils armaient leurs fusils, les apostropha une dernière fois:
— « Pas besoin de tous ces chichis! Vos balles, jamais ne m'ont fait peur. Je suis prêt. Mais visez bien si vous en êtes capables. Vive la France! Vive... »
Neuf heures trente. L'un des premiers fusillés de Bretagne s'affaissait dans la boue. Il ne reçut pas le coup de grâce. Toutes les balles avaient fait mouche, plein cœur.

Le sapin des pauvres était dans le véhicule. Les Allemands l'inhumèrent à la sauvette et s'en retournèrent à leurs bagatelles. Le maire avait recommandé au fossoyeur de ne pas creuser profond. Avait également retenu deux cercueils, un de zinc chez des artisans associés, Hervé et Le Guérinec, un, plus grand, de chêne, à son ami Berger, l'entrepreneur.
Dans la nuit, avec le concours de Le Guérinec, le soudeur et son attirail,de François Garo, le beau-frère, de Donatien, le neveu, il déterra le corps, le plaça dans la double bière.
Dodonne, en pieuse relique, emporta la casquette de marin...

Un service solennel fut chanté en l'église paroissiale. Une messe de Requiem, un « Dies irae » (jour de colère) terrible. La Kommandantur avait autorisé la cérémonie, à la condition expresse qu'elle ne revêtit pas l'aspect d'une manifestation... Deux mille personnes y assistèrent. A la fin de l'office, un cortège impressionnant s'étira par les rues, jusqu'à la tombe recouverte de fleurs, pour un vibrant « Libera ». Sur une gerbe de roses, une main avait inscrit au crayon :
— « Dors en paix. De Gaulle te vengera. »

Le 23 août suivant, à la « Bibici », Maurice Schumann évoquera la mémoire de « ce pêcheur breton dont on n'oubliera jamais les dernières paroles... »
Nommé « Compagnon de la Libération » à titre posthume, il reposera, selon ses vœux, dans la terre natale de Penmarc'h.