UNE JOURNEE EN PECHE

Je vais essayer de vous relater une journée de pêche à la sardine en Baie d'Audierne, retracée grâce à mes lectures et aux récits de Ton' Jean, mon Grand-Père... 

Présentation de l'Equipage :

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Pierre-Jean, dit Jean, patron de la chaloupe sardinière l'Angélus de la mer.

Louis, son frère, premier teneur (rameur).
Eugène, son autre frère, second teneur.
Georges, matelot et cuisinier (par goût).
Pierre, mousse.

Lundi :


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Depuis hier il n'y avait pas de vent, malgré toutes les prières que l'équipage et la famille avaient faites au Pardon de St Pierre. On a quand même tiré sur les avirons jusqu'à Saint Gué, au cas peu probable où le vent se serait levé. Tout l'équipage avait passé la matinée à attendre le vent, vautrés sur les roches à proximité du Rocher des Victimes, un point de vue depuis lequel on pouvait lézarder au soleil tout en cherchant du regard la moindre des risées porteuse de promesses. La quête d'espoir avait été vaine ce jour là.
La cotriade (soupe de poissons) , préparée par Georges aux abords du port les avait quand même un peu déridés, même si ce premier jour sans pêche et donc 
sans paye avait de quoi les soucier. Chacun piquait dans la soupe une sardine, un morceau de maquereau ou de chinchard qu'il étalait sur sa tranche de pain. Une pomme de terre puisée aussi dans la soupe accompagnait ce frugal repas. Le tout avait été arrosé d'une bouteille de pinard que le mousse était allé chercher sur le compte du patron. Il faut savoir prendre soin de son équipage, même à terre…
L'après-midi, ils étaient tranquillement rentrés à Kérity, à la rame, en traînant leurs lignes de crin de cheval dans l'espoir d'attraper quelques petits lieus suicidaires. Ils avaient en effet logé 2 petits lieus, mais aussi trois belles aiguillettes, ainsi qu'une demi douzaine de maquereaux.




 


Cotriade

Mardi :


Aujourd'hui, memes tra (la même chose). Calm pouch, une mer d'huile peu propice au travail des sardines et un soleil de plomb. Pour ce deuxième jour sans vent, on avait mangé à bord les poissons pêchés la veille, "cabannés" à l'abri du soleil sous la voile de misaine. Le moral était encore descendu d'un cran : Le poids de l'inaction et du porte-monnaie vide, sans doute. Avec l'autorisation du patron, l'équipage avait décidé de s'offrir une friandise : De la rogue frite, le délice du marin...
Rogue frite
Après le repas, le patron en avait profité pour aller à terre effectuer quelques sondages… Il avait traîné dans les bistrots de Kérity, plus en quête d'informations que d'ivresse. L'alcool aidant, les matelots des autres barques lui avaient lâché quelques précieuses informations sur leurs dernières actions de pêche… Sans avoir l'air d'y toucher, Jean avait eu ce qu'il voulait. Il saurait le moment venu utiliser ces informations qui, ajoutées à celles du temps et de la marée, lui permettraient d'évaluer le déplacement des bans et ainsi avoir plus de chance de réaliser de beaux coups de filets : La pêche du lendemain se gagne aussi à terre.


Mercredi :


Deux heures. Il fait nuit et malgré tout, il faut se lever. Jean ouvre sa fenêtre : Un petit vent souffle régulièrement du sud-ouest.
Il distingue Pierre, son mouss bihan (petit mousse), assis  dans la pénombre sur le mur d'en face.
Il enfile son caleçon, sa chemise longue puis son tricot, son pantalon et sa vareuse de coton brique. Il porte ses chaussons et tient ses boutou coat (sabots) d'une main et son panier d'osier garni d'une miche de pain dans l'autre.
Il s'agit de sortir sans bruit, sans ameuter la maisonnée et encore moins le quartier.
Pierre a déjà chargé sur la charrette à bras la bonbonne à eau, les trois tonnelets de rogue et les filets ramandés par Tant' Finn. Il a pris soin de vérifier que les roues cerclées de fer sont bien protégées par de vieux morceaux de filets. Jean est un bon mestr de barque et l'équipage se doit d'être discret s'il ne veut pas "prendre en remorque" tous ces nouveaux patrons, des anciens ploucs (paysans) qui manquent parfois de réussite et plus sûrement de métier.

Jean prend la charrette en main après y avoir posé son panier près de celui de Pierre.
Après quelques minutes de navigation silencieuse dans les rues sombres et endormies de Kérity,  ils arrivent sur le port ou le reste de l'équipage les attend, éclairé par la lune.

Il y a là Eugène et Louis, les deux frères  du quartier de  Talarou accompagnés de Georges de Kervily, dans leurs vareuses délavées et rapiécées, un béret immense abritant chacun de ces visages farouches, tannés par les embruns et mangés par une barbe fournie.
Effets du Marin
Parce que la mer descend, la chaloupe sardinière a été mouillée la veille à bonne distance du môle, sur son corps mort de Locarec (La Poire). Il y a juste assez d'eau pour pouvoir partir et gagner l'Angélus en annexe avant qu'il ne soit à sko (au sec). Après quelques minutes de godille, tout le monde est à bord.
Chacun connait son travail : Pierre range les paniers puis va aider Eugène qui décroche les filets mis à sécher au vent. Pendant ce temps, son frère décapelle la misaine et sort le taille vent. Georges, lui, attend l'ordre du patron pour décrocher du corps mort. Sur l'ordre de Jean, la bouée est larguée et la voile hissée dans un crissement aigu. L'Angélus de la Mer s'ébroue puis glisse dans la nuit dans un clapotis rassurant. Route pêche. Enfin... Aujourd'hui, tous ces soucis "déventés" sont oubliés.


Après une heure, la chaloupe taille sa route dans la baie (d'Audierne). Georges lance régulièrement la pierre blanche. C'est un galet blanc attaché à un bout et qui sert à mesurer "l'épaisseur de l'eau". Plus clairement le matelot s'attache à estimer la profondeur à laquelle la tache blanche disparaîtra : Au delà de 4 à 5 brasses, l'eau est "creuse", trop transparente, signe d'une pauvreté en plancton. En deçà de 3 brasses, l'eau est épaisse, signe de richesse en plancton et autres organismes dont se nourrit la sardine. C'est dans ces eaux là que la pêche sera bonne.

Rejoints dans la baie d'Audierne par une partie des flottilles du Guilvinec et d'Audierne en chasse, tout le monde est en veille.


Le regard de l'équipage scrute l'horizon, s'attachant surtout à observer le comportement de la "volaille" : L'attitude des fous de Bassan est un bon indicateur pour la localisation des bans de sardines. S'ils tournent en un point localisé, c'est qu'ils sentent le ban de sardine. Qu'ils tombent soudain comme une pierre et le bec en avant signifie que les sardines sont à leur portée.

Les fous plongent là-bas en même temps que l'eau s'épaissit.  Signe qu'un ban fait surface...
Il s'agit alors de se diriger le plus rapidement et le plus discrètement possible en direction du ban. Le premier arrivé bénéficiera d'un avantage certain sur les autres. Le patron doit estimer sa dérive, en fonction des habitudes du petit poisson argenté, des courants et surtout de la marée, l'étale favorisant la montée du ban en surface.
Il s'agit maintenant de rester discret. Certaines chaloupes ne sont qu'à quelques dizaines de mètres, attirées elles aussi par le manège des fous de Bassan : La moindre attitude triomphante, les moindres actions ou paroles sont épiées et peuvent être utilisées pour détourner la pêche du voisin.
Le taille-vent est amené par Louis, le premier teneur (rameur ou encore nageur). Le patron est à la barre, l'écoute de misaine à la main, l'oeil fixé sur le point où il a décidé de mouiller son filet. Arrivé en fin d'approche, Jean met l'Angélus bout au vent avant de chuchoter "Voile en bas!". Eugène, le deuxième teneur s'exécute et met bas la misaine. A peine Jean a-t-il commandé "Avirons dehors" que déjà les deux teneurs s'emparent des avirons qu'ils glissent dans leurs tolets (genre de dames de nage) : De lourds avirons de 8 à 9 mètres (!), lestés de deux galets au plus près de l'extrémité du manche afin de les équilibrer et de rendre leur manoeuvre moins fatigante. Les rameurs effectuent les dernières centaines de mètres le plus silencieusement possible. Il s'agit de ne pas effrayer le poisson d'argent.

Le mouss bihan a disposé sur le pont la caisse de farine d'arachide et les trois baillots de rogue : La rogue est utilisée pour faire monter la sardine et la retenir. Mélangée à la farine d'arachides, la rogue est façonnée en forme de boule.
Pour cela, 3 types de rogues sont utilisées. Il faut tout d'abord de la rogue de hareng, plus lourde, pour retenir le ban. Ensuite, de la rogue de morue, un peu plus légère pour le faire remonter vers la surface et enfin de la rogue de maquereau légère, pour les retenir en surface dans un nuage d'huile...  
Puis, aidé de Georges, il prépare les filets. Les deux teneurs souquent ferme et discret pour que la chaloupe "tienne debout" (bout au vent)... "Rangez les avirons" intime Jean.

Puis l'équipage affale les mats et les range le long du bord pendant que Pierre façonne des boules de rogue de hareng : L'odeur de pourriture et d'huile rance qui s'échappe du tonneau est insupportable et lui provoque des hauts le coeur. C'est le métier qui rentre, dit-on...

Louis et Eugène se remettent aux avirons afin de maintenir la chaloupe en position.

Le patron s'empare alors d'une boule de rogue à hareng qu'il jette à bâbord puis d'une autre qu'il jette à tribord. La farine fait prendre à la mer la couleur du lait. Pas un bruit, sinon celui des boules qui tombent dans la houle. L'équipage regarde anxieusement la surface de l'eau. Le patron recommence son manège... Soudain, une petite bulle crève la surface huileuse, puis une autre suivie de dizaines d'autre. Le triomphe se doit de rester modeste. Mais la sardine est là : Elle "bourboule". Des bulles ni trop grosses, ni trop fines : Leur taille et leur densité indiquent la taille des sardines et leur nombre. Ha, là yavait !

Jean lance maintenant des boules de rogue de morue pour faire monter les sardines.

Elles sont là, elles sont là...Vite, il est temps de choisir la maille du filet avant de le mettre à l'eau. La maille du filet droit, correspond en fin de compte à la densité de sardines au kilogramme. Utiliser une maille trop petite et les sardines viendront à buter sur le filet sans s'y prendre. Utiliser une maille trop grande, c'est l'assurance d'endommager les sardines qui seront prises par leur nageoire ventrale : Un poisson "chiqué" sera impropre à la vente et nuira à la réputation de l'équipage. Et ça...

Il est donc important que cette maille soit parfaitement adaptée à la taille des sardines pêchées car toutes les sardines d'un même ban ont à peu près la même taille.
Jean jette le filet de 30 dans le sillage de l'Angélus. Les flotteurs de liège s'éloignent, ciselant la nappe laiteuse. Le filet complètement déployé, le patron capelle le bout de la corde de liége au cul de la chaloupe. La mer fourmille, zébrée d'éclairs d'argent et de lumière. La sardine travaille. Une sardine que Jean s'ingénie à maintenir en surface en lançant régulièrement les boules de rogue de maquereau préparées par le mousse.

Les lièges s'enfoncent petit à petit dans l'eau pendant une petite demi-heure. Jean s'empare alors du bout et tire à lui la lisière du filet lourdement chargé après avoir réuni dans sa main, corde de liège et corde basse. Aidé de Georges, il hale le lourd filet chargé de 150 à 200 kilos de sardines, pendant que Pierre récupère les fuyardes à l'aide d'un haveneau. Ou du moins celles que fous et goélands piailleurs lui laissent !

Le filet remisé, contenant 6 à 8000 sardines, est immédiatement remplacé par un autre.

Recommence alors l'attente et la valse des boules de rogue.
Pendant ce temps, quand il fait beau et le que le courant est faible, Louis, le premier teneur, rame seul. Eugène et Georges ont alors pour mission de débesquer. Face à face, chacun tient dans une main la corde de liège et dans l'autre la corde basse plombée. La technique consiste à tirer le filet  horizontalement, alternativement et en cadence afin que les sardines, prises par les ouïes, se décrochent. C'est Pierre qui a pour mission finale de joliment ranger les sardines par paniers de "1000" de même taille.
Les usiniers exigent que ces paniers soient en fait remplis de 1075 sardines : Ces Messieurs estiment à 7,5% par panier le nombre de sardines impropres à l'emboîtage ! Encore un moyen pour voler le marin...
Mais Jean a sa fierté : Pas question pour le patron qu'on trouve une sardine blessée dans ses paniers. Pierre a bien compris qu'il n'avait pas le droit à l'erreur ! Un travail de confiance dont il s'acquitte avec fierté...
Quand par faute de mauvais temps ou de courant trop fort les deux teneurs doivent rester sur le banc de nage, les filets remisés restent sur le pont jusqu'au retour ou jusqu'au port...

Mais les filets de 30 et les paniers sont pleins de plus d'une tonne et demi de sardines... Il est temps de rentrer.

Jean a compris depuis longtemps qu'il faut être le premier levé pour être le premier en pêche, puis le premier de retour au port et le premier  à la vente ! Une petite pêche de qualité à l'heure où les acheteuses se massent sur le môle se vendra mieux qu'une grosse pêche arrivée tard quand presque toutes les usines ont acheté leur quota... 
Puis c'est le retour, toutes voiles dehors. Un retour souvent mis à profit pour finir de débesquer, de laver le poisson pour le préparer à l'inspection des acheteuses des usiniers.
Pierre a mis de côté toutes les sardines blessées et les lisettes (petits maquereaux) qui se sont fait prendre dans les mailles...
Ce sera le poisson qui agrémentera la cotriade et la godaille que l'équipage ramènera chez lui.
Arrivés au port, il faut débesquer le dernier filet.
Puis les paniers de sardines sont chargés sur la charrette conduite par Jos, le Mouss an oad (Mousse âgé), un vieux marin qui aide comme il le peut l'équipage dans ses problèmes d'intendance. "Payé" par la godaille, invité au bar par le patron, le vieux mousse gagne ainsi sinon son pain quotidien, du moins une certaine considération et le sentiment d'être encore actif et utile. Louis l'accompagne vers les acheteuses des usines : Il n'a pas son pareil pour la négociation toujours âpre avec ces intransigeantes Kérityennes.

Il est temps pour Pierre de préparer la cotriade.  A cette fin , il allume le "réchaud", constitué d'un demi tonnelet dont l'intérieur est enduit de glaise, afin de prévenir tout risque d'incendie. Pendant ce temps, le patron et l'équipage s'occupent au nettoyage et à l'entretien de la chaloupe.
Louis et le vieux Jos sont attendus avec impatience !
Enfin, ils rentrent  au moment de la soupe et rendent compte des négociations autour de la marmite fumante : La vente a été bonne cette fois.

Après un joyeux repas roboratif et le partage de la godaille en six, il est temps de "remettre les voiles" vers le corps-mort de Locarec puis d'accrocher au mât les filets pour qu'ils sèchent sous les derniers rayons du soleil.
Le retour au port fut le prétexte à une petite course en annexe avec l'équipage de l'Oiseau Blanc. Ils s'étaient visiblement tous attendus pour en découdre. Ceux de l'Oiseau Blanc avaient gagné d'une longueur en manifestant bruyamment leur victoire.  Qu'ils en profitent. La semaine prochaine ce sera le 14 Juillet et sa course traditionnelle des canotes !!! Là, il leur sera plus difficile d'empêcher l'Angélus de la Mer de remporter encore le trophée cette année...

En arrivant chez Stéphanie -le bar "quartier général" de l'équipage- la mésaventure du ND de la Joie faisait toutes les conversations : Leurs  filets avaient été distoupés par un couple de belougas affamés. Une journée de perdue et une sacrée corvée en perspective pour ramander tout ça... Une catastrophe pour le patron et l'équipage. Sans parler de la soupe à la grimace en rentrant à la maison ! Heureusement, l'Angélus était cette fois passé au travers...

C'est autour d'un verre de gwin ru que la paye du jour a été partagée. Tous ont pu constater que la journée avait été bonne et ont hâte de rapporter fièrement au penty familial leur première paye de la semaine. Enfin...


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