LES METIERS ANCIENS A PENMARC'H (Suite 1)

LES GOEMONIERS

C'est la découverte de l'iode en 1811 par un chimiste Français, Berbard Courtois (1777-1938), puis plus particulièrement la présence de cette iode dans les laminaires (laminaria digitata), qui a déclenché l'essor de cette industrie en Bretagne et surtout dans le Finistère.

Il existe trois types de goëmons :

Le varech d'épave (bijinn tonn), qui vient à la côte après chaque tempête. Son ramassage est totalement libre. Il est pratiqué par les pauvres et les paysans en tant que complément de revenus. Ce goëmon est ramassé échoué sur la rive ou capturé et amené à terre à l'aide d'un râteau à long manche. Le transport entre rive et lieu de séchage s'effectue le plus souvent par civière. Ce varech ne contient qu'environ 0,6% d'iode, son séjour en mer lui ayant fait perdre 25 à 30% de sa teneur en iode.

Goémoniers de St Pierre © Dantan

Le varech de rive qui est récolté à la faucille sur l'estran durant quatre mois de l'année, deux mois avant et deux après le solstice d'été. Ce goëmon appartient à l'Etat qui en concède l'exploitation gratuite aux riverains sur autorisation. Le transport entre les limites de basses mer et le lieu de séchage s'effectue en charrette tirée par un cheval. Les pauvres qui ne possèdent pas de moyen de trait bénéficient de deux jours supplémentaires avant et après. Ce varech contient environ 0,8 à 1% d'iode, sa récolte régulière atténuant un peu sa concentration en iode.


Départ pour la récolte de goémon. Famille Palud de St Pierre © Villard

Le varech de mer (bijinn mor) qui est récolté neuf mois sur douze depuis un bateau, le plus souvent une plate de 60 à 80cm de tirant d'eau pour une capacité de 600 à 700kg. Le varech est coupé à l'aide d'une faucille à long manche de 5 à 6m appelée pigouille. Ce qui fait appeler ces goëmoniers des pigouillers. Puis c'est à l'aide d'une fourche à 3 ou 5 dents que les laminaires sont remontés à bord. Ces goëmoniers sont obligatoirement inscrits maritimes, car ils travaillent sur un bateau. Le transport entre point d'accostage et lieu de séchage s'effectue le plus souvent par civière. Ce varech contient plus d'1% d'iode.

En Breton, ces varechs de mer (ou de fond) étaient connus sous les noms de tali friz (laminaire frisé), de tali moan (laminaire mince, étroit) ou de tali pen (laminaire tête).

En pays Bigouden, il n'y avait pas de réglementation municipale : La récolte des 3 types de goëmons pouvait avoir lieu toute l'année.

Les goëmoniers de Penmarc'h, souvent inscrits maritimes, étaient au nombre de 350 environ, avant la dernière guerre. Ils étaient généralement aidés par 3 à 4 personnes pour la manutention, l'étalage, le séchage. Si bien que l'ont peut considérer le nombres de goëmoniers (au sens large) à 1500 personnes.

Voilà comment étaient les grèves d'autrefois. D'abord couvertes de goëmon séchant au soleil parmi les mouches, puis rassemblées le soir en petits tas (faix) pour éviter l'humidité et re-étalées à la fourche le matin pour continuer à sécher. Par beau temps, il fallait retourner le goëmon à demi-sec deux à trois fois par jour ; alors 3 jours de séchage suffisaient. Puis les faix étaient rassemblés en grosses meules d'une tonne, puis ces meules en grandes meules rectangulaires de 6 à 7 tonnes (grac'hell bijinn) en attendant d'être brûlées.


Entre la Joie et St Pierre

Le brûlage du goëmon s'effectuait en septembre (voire un peu avant) dans des fours rudimentaires que leurs pères avaient fabriqué avant eux : Un trou long de six à huit mètres, profond de 30 à 40 centimètres, de largeur identique et bordé de pierres posées à champs et de pierres plates au fond. Le four est divisé en compartiments par des pierres transversales qui permettent un démoulage plus aisé et un "portionnage" du brûlis en plusieurs pains calibrés.
Chaque famille avait son four. Parfois deux familles avaient fait alliance et avaient construit un four pour elles deux. Certains autres s'étaient appropriés des excavations naturelles entre les rochers de la côte entre Saint Pierre et la Joie.


Le brûlage nécessitait une douzaine heures de travail attentif continu.
Afin que le mélange garde un maximum de concentration de ses éléments chimiques essentiels, il était important que le goëmonier arrive à faire "fondre" son apport lent et régulier de goëmon dans le mélange, en veillant à ne pas produire de flammes. Une épaisse bouillie gris foncé se formait alors au fond du four, malaxée à l'aide d'un pifon (grand manche en fer terminé par une large cuiller).

Après refroidissement, ils en retiraient les bara mor (lit. pain de mer) ou pains de soude, masses dures et vitreuses qu'en charrette ils envoyaient vendre à l'usine, afin d'en extraire l'iode.


Brûlage du goémon à la Jpoie © Anglaret
Brûlage du goémon à la Jpoie © Neurdin

Le pain de soude obtenu contenait 13,5% de chlorure de potassium, 16% de chlorure de sodium , 10% de sulfate de potasse, 2,7% de brome pour seulement 0,6% à plus de 1% d'iode (resp. varech d'épave et varech de rive/mer).

Afin d'en extraire ses composants, le pain de soude est pilonné à sec puis dilué à l'eau douce froide dans des lessiveurs.

Les sels de potasse et de soude extraits de cette solution seront utilisés comme engrais pour l'agriculture.
L'iode, précipitée lors d'un traitement au chlore, est purifiée pour les industries pharmaceutiques et industrielles.

Quelques chiffres : Le poids d'une charretée de goëmon produisait 5 fois moins de goëmon sec et 25 fois moins de pain de soude : En d'autres termes, il fallait 25 tonnes de goëmon pour obtenir 1 tonne de pain de soude et une dizaine de kg d'iode.

1000 tonnes d'iode par année étaient produites à la veille de la Grande Guerre, obtenues à partir de 2 500 000 tonnes d'algues récoltées.

Les Paysans de la côte allaient chercher aussi du goëmon pour fertiliser leurs champs et pour nourrir le bétail. Toute la famille était mise à contribution !

Mais il ne fallait pas ramener n'importe lequel goëmon...

Fucus serratus (Bon pour fertiliser)

Fucus vesiculus (Pas bon pour fertiliser)


Le picot teil  (lit. algue dentée) ou liken ruz (lit. lichen rouge) était broyé et séché pour être envoyé à des sous-traitants qui en extrayaient l'alginate, un épaississant naturel nécessaire aux industries alimentaires, de la beauté et de la Pharmacie.


Les algues étaient ramassées à quelques encâblures de la côte, à pied sec enfournant dans un (des) sac ou bien en plate sur les ilôts découvrant à marée basse. Des goëmoniers de métier, bien sûr.

Chondrus Crispus ou Picot Teil


Mais aussi, dans les années 70, une bande de gamins qui partaient de bon matin au picot, empruntant les plates de Ton' Jean, de Ton' Lily histoire de se faire quelque sous pour le Ciné à l'Eckmül, les glaces chez Emma ou les Caram' Bar chez Tant' Guitte. Il y avait là des Stéphan, des Guégaden (forcément), des Le Rhun, des Bernard, Gilou, les frères Le Seigle et RuRu le Chien... Il fallait godiller vers le large, trouver SON coin et faire SA pêche. Après cinq à six heures, il était temps de rentrer en s'aidant de la marée, la godille dans une main et le casse-croûte dans l'autre. Toute l'escadre jacassante remontait les chenaux avec le courant, l'eau à raz des bordés. Et la baignade en poussant les plates rendues à sko (lit. à toucher, à sec) ! Après, c'était une nouvelle corvée qui nous attendait : La mise en sac.


Tuant après tous ces efforts. La mer montait, calme. Les jeunes se vantaient, à qui en avait ramassé le plus... Puis c'était l'exercice de la charrette. Et quel exercice : Mes 8 sacs, les 4 de Anne, plus la douzaine de quelques autres et nous voilà partis dans un grincement et un équilibre plus que précaire. Il fallait renfoncer la roue sur son essieu tous les cinq cent mètres; le convoi bringuebalant craquait au moindre cahot. C'était la course avec les autres charrettes ou les vélos croulant sous le poids des sacs...Les voitures s'écartaient prudemment à notre passage. Ca braillait et ça riait tout le long du chemin menant à Port du Bouc, lieu d'achat de notre pêche. Il valait mieux arriver les premiers pour ne pas avoir trop a attendre. Mais ceux du Steir étaient déjà là. Kaoc'h ! Les sacs débarqués, il fallait donc encore attendre son tour, sous le soleil de plomb. Puis c'était la pesée après un discret arrosage des sacs à l'eau du robinet... Une franchise de 5 kilos par sac pour le poids de l'eau et 26 centimes de Francs (4 c d'€!) le kilo de picot teil. Nous étions heureux avec ça et n'avions ni de merci ni de comptes à rendre à personne. Ah, la belle jeunesse...


LES USINES A GOEMON

Avant la dernière guerre mondiale, il existait trois usines à goëmon à Penmarc'h :

  • La "Goëmonière" appartenant au pharmacien Peron.
  • "Iode et ses dérivés" à Kérity.
  • "Alga" à St Pierre (au pied du Phare, côté Joie), fermée en 1975. On y fabriquait de la poudre de goëmon (Fucus). On y traitait aussi le lichen rouge, le Picot Teil (voir ci-dessus).

L'Usine Alga vue du haut du Phare


LES USINIÈRES

Quand on disait qu'on travaillait à l'usine, il n'y avait pas d'ambiguïté : C'est de la Friterie (ou conserverie) dont on parlait. L'essor des conserveries à Penmarc'h date du dernier quart du XIXème siècle. Deux friteries en 1870, puis six 10 ans plus tard et neuf en 1909. Un nombre qui variera peu jusqu'à la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

La bonne santé de ces premières usines était lié à la bonne santé de la pêche à la sardine. Que la sardine disparaisse et la misère arrivait avec son cortège de privations, d'humiliations et de peines : Que les hommes ne pêchent pas et les (leurs) femmes n'avaient plus de travail.



Le personnel de ces usines était composé, hormis la direction et la manutention, presqu'uniquement de femmes, ouvrières et contre-maîtresses. Mères, femme ou fille de marin (souvent les trois à la fois !), ces femmes vivaient au rythme de la pêche, de l'arrivée des bateaux et des saisons plus ou moins poissonneuses : C'est la sardine qui réglait leur vie.

Ces femmes devaient se lever tôt pour voir arriver les bateaux au port au petit matin, vers 6 - 7 heures.. surtout que certaines habitaient loin. Quand les sardiniers débarquaient leur pêche, il était temps de regagner son poste à la friterie.

Les sardines devaient être préparées avant leur mise en boîte, boîtes en "fer-blanc" le plus souvent importées d'Angleterre . Il y avait plusieurs postes :

  • Étêtage-éviscèrage des sardines.
  • Passage des sardines dans des baquets de saumure. Le mélange sel-eau en judicieuse proportion, permet l'extraction de l'humidité contenue dans le poisson.
  • Lavage. Si on ne veut pas d'une sardine sall brout (très salée) et immangeable, il faut la débarrasser de son surplus de sel. Ce travail était souvent effectué par un enfant, enfant d'une ouvrière ou orphelin nécessiteux...
  • Séchage. Il s'effectuait sur de larges claies, en plein air ou dans des sèchoirs, pour débarrasser le poisson de ses dernières traces d'humidité.
  • Équeutage et Mise en boîte. Équeutage au ciseau et rangement immédiat dans la boîte.
  • Ajout de l'huile et des aromates éventuels.
  • Soudage du couvercle. D'abord soudés, les couvercles furent ensuite sertis avec des sertisseuses qui permirent d'augmenter les cadences mais qui firent disparaître la corporation des soudeurs-ferblantiers. Au début des années 1900, plusieurs grèves et révoltes furent initiées par cette corporation qui voyait partir son gagne-pain.
  • Cuisson/stérilisation à plus de 100°C. C'est le principe de stérilisation de Nicolas Appert ( 1749-1841 ) qui est utilisé : L'appertisation. Le principe consiste en une stérilisation par la chaleur du contenu d'un récipient clos . La stérilisation était faite par autoclave (Genre de grosse cocotte minute).
  • Refroidissement rapide. Il permet à la boîte de conserver sa forme.

Suivant le poste occupé dans la chaîne de fabrication, le temps accordé pour le déjeuner pouvait s'échelonner entre une heure et un quart d'heure. Idem pour le dîner. Et quand l'ouvrière habitait loin, elle mangeait son maigre repas sur place.
En 1900, à l'apogée de la conserve sardinière (40 millions de boîtes dans l'année), les femmes étaient payées à la pièce et toujours selon le principe du travailler plus pour gagner pluscher à notre Président. A titre indicatif, vers 1918, le salaire était de 3 francs pour 1000 sardines travaillées, de quoi acheter 20 pains à 3 sous.

Il arrivait parfois aux ouvrières de travailler jusqu'à plus de minuit. Pour ces femmes épuisées qui habitaient loin, pas question alors de rentrer pour, à peine posées, devoir revenir : Il fallait trouver un coin pour dormir, sans manger, même un morceau de pain noir. (Il paraîtrait même, qu'au plus fort de la campagne il leur était arrivé de travailler deux jours sans dormir...)



Un travail épuisant, mal payé et dangereux parfois, mais un travail qui permettait souvent aux femmes et aux jeunes filles de sortir un peu leurs familles de la misère. Quand la sardine était là...