LE PHARE D'ECKMUHL- LE TESTAMENT

La loi du 3 avril 1882 imposa le programme d'électrification des grands feux d'atterrissage des côtes de France, programme proposé par l'Ingénieur du service des phares, Emile Allard .
Cette loi imposait la construction de 46 phares sur les côtes de France. Les constructions commencèrent mais furent arrêtées en 1886 suite au rapport de la Commission Nautique qui enquêtait sur le bilan des résultats obtenus depuis l'application de la loi de 1882. Les propositions de cette Commission amena une réforme du programme initial et l'adoption de nouveaux principes. Ainsi, le nombre de phares électrifiés se montera à 13, le reste sera éclairé à l'huile minérale. En 1886, le phare de la pointe de St Pierre-Penmarc'h qui était pourtant concerné par cette mise à niveau électrique initiale, n'avait pas encore été électrifié.

Le programme redémarra un peu plus tard, mais avec de nouvelles spécifications : le faisceau lumineux devra maintenant être situé à minima à 60 m au-dessus des plus hautes mers, améliorant en ça la portée. Qu'à cela ne tienne : Il suffisait de re-hausser de 20 m le phare de 1835 !

Heureusement les calculs des ingénieurs indiquèrent l'impossibilité d'un tel projet : le diamètre sommital était trop étroit pour supporter le poids d'une "rallonge" de 20 m et d'une lanterne. De plus, l'embase et les fondations du phare n'avaient pas été prévus à l'origine pour supporter un tel poids supplémentaire.

La commission des Phares ne put que se ranger à cet avis sans appel. Une construction neuve serait établie à l'est du phare de 1835. Les plans de l'Ingénieur Havé furent réalisés et approuvés par Décret Ministériel du 25 Mai 1892. Le devis se montait à 110.000 francs.

Les appels d'offre n'étaient pas lancés qu'ils furent déjà abandonnés quand les ingénieurs reçurent ce message sibyllin en provenance du Service des Phares : ../.. suite de circonstances spéciales, au courant desquelles vous serez mis ultérieurement, il est probable que nous aurons à reporter le phare de Penmarc'h plus à l'Est ../..


COUP DE POUCE DU DESTIN

Le 7 Octobre 1872 mourait à Paris Adélaïde-Louise Davout, marquise de Blocqueville.

Voici un extrait de son testament :

Je nomme M. Le Myre de Vilers, ancien Gouverneur de Cochinchine, mon exécuteur testamentaire en tout ce qui concerne le phare d'Eckmühl. Ma première et ma plus chère volonté est qu'il soit élevé un phare sur un point dangereux des côtes de France, non miné par la mer. Mon vieil ami, le Baron Baude, m'a souvent dit que bien des anses des côtes bretonnes restaient obscures et dangereuses. J'aimerais que le phare d'Eckmühl fût élevé là : mais sur quelque terrain solide, granitique, car je veux que ce noble nom demeure longtemps béni... Les larmes versées par la fatalité des guerres, que je redoute et déteste plus que jamais, seront ainsi rachetées par les vies sauvées de la tempête. ../.. Je consacre à cette fondation une somme de 300 000 francs, voulant ce phare digne du nom qu'il portera.../..

Mme la Marquise de Blocqueville


L'EXECUTION TESTAMENTAIRE

Le 17 novembre 1892, Myre de Vilers envoie un courrier au Ministre des Travaux publics Jules Viette. Ce courrier contient l'extrait du testament d'Adélaïde-Louise Davout d'Eckmüh et la demande de création d'une commission comprenant quelques parents ou anciens amis de la testatrice et des représentants de l'Etat choisis parmi les membres de la Commission des Phares et des hauts fonctionnaires du Ministère des Travaux Publics, afin de garantir la bonne utilisation du legs de 300.000 francs, conformément aux voeux de la légataire.

Le même jour, le ministre donne son accord pour la création d'une commission. Celle-ci se composera de :

M. Le Myre de Vilers, Député, Président ;

M.M Denormandie, Sénateur ;
Le Général Davout, duc d'Auerstaedt ;
Le Comte Vigier ;
Le Vice-Amiral Besnard, Président de la Commission des Phares ;

Le Ministre Jules Viette


Guillain, Conseiller d'Etat, Directeur des routes, de la navigation et des mines au Ministère des Travaux Publics ;
E. Bernard, Inspecteur général de Ponts et Chaussées, Directeur du Service Central des Phares ;
Bourdelles, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, chargé du Service Central des Phares.

M. Bourdelles remplira les fonctions de sécrétaire de la Commission.
M. Muteau, ancien aide-commissaire de la Marine, sera attaché à la Commission en qualité de secrétaire adjoint.

Le Myre de Vilers

Louis Jules Ernest
Denormandie


Général Léopold Davout

Vice-Amiral Besnard

La première séance de la commission se déroule le 28 novembre 1892 à 10:00 du matin au Ministère des Travaux Publics à Paris.

Lors de cette réunion, il est convenu que ce sera le département des Travaux Publics qui sera chargé de la construction du Phare. Deux emplacements sont proposés pour ériger ce bâtiment : La pointe de Penmarc'h, dont le feux actuel doit-être reconstruit dans des proportions supérieures à celles existantes et la presqu'île de Sainte Marguerite, près des Iles Vierges (L'Aberwrac'h).

l'Inspecteur Général Bernard fit remarquer que l'emplacement de Penmarc'h doit abriter un phare de premier ordre, plus perfectionné, donc plus cher à construire et que le legs de 300.000 francs n'y suffira sans doute pas.
M. Guillain lui répond que ce legs permettrait de construire un phare avec des matériaux plus durables, comme le granit, alors que les moyens de l'Etat n'auraient pu permettre que l'utilisation de pierre. Et que de toute façon, l'Etat avait prévu de construire un phare de premier ordre en ce lieu...

Au cas où il y aurait dépassement des dépenses, l'état se propose de compléter la facture et d'accéder à la volonté de la Marquise d'appeler ce Phare, "Eckmühl".

Après discutions, c'est l'emplacement de la Pointe de Penmarc'h qui est choisie à l'unanimité.

Le Général Davout demande alors quelques précisions sur le futur Phare. L'inspecteur Général Bernard lui montre un plan d'un phare analogue récemment construit sur l'Ilot du Planier au S-O de Marseille, phare de premier ordre à foyer électrique d'environ 60 m de hauteur.


Le Président rappelle les exigences de la Marquise (Statue du Maréchal Davout et inscription). La décision est prise de modifier le plan du rez-de-chaussée du phare du Planier et d'y ajouter un avant corps pour y abriter statue et inscription. Pour la décoration intérieure de cette salle c'est l'architecte Sanson qui est retenu.


Une convention entre l'Etat et l'exécuteur testamentaire sont demandés au Ministre des Travaux Publics. Une dépense d'environ 450.000 francs est avancée. L'Etat prendra en charge le reliquat de 150.000 francs.


La séance est levée à 11:00.

Le phare du Planier © Baudouin


La deuxième séance de la Commission du Phare d'Eckmühl (c'est son nom maintenant) se déroule le 25 Mars 1893 à 9:30 du matin dans les bâtiments du Dépôt des Phares, avenue du Trocadéro à Paris.

Le Président fait connaître à la Commission que, grâce au concours de M. Guillain, membre de la Commission et Directeur de la Navigarion, le décret d'acceptation du legs de Mme de Blocqueville a pu être promptement signé, après avis favorable du Conseil d'Etat.

Une maquette est présentée. Ce phare sera entouré de bâtiments très simples, enfermés dans une enceinte de 80 m de long sur 60 de large, dans un terrain à acquérir. Il est précisé que le phare actuel sera éteint après la mise en service du nouveau phare et pourra par la suite servir d'amer. La presque totalité du legs (285.000 francs) sera appliquée à la construction du phare tandis que les bâtiments annexes, l'appareillage, les machines, etc... resteront à la charge du service (de l'Etat).

                                                                                                            Notice du Phare


Le président Le Myre de Vilers clame que grâce à Mme de Blocqueville, ce phare sera un des plus beaux du monde !

La partie technique étant entendue, s'en suit une discussion sur la décoration et les aménagements prévus par M. l'architecte Sanson. Il est convenu que l'architecte donne ses plans définitifs après que la cage d'escalier aura été montée et qu'il ait pu voir de visu l'espace dont il dispose pour satisfaire aux dernières volontés de la légataire.

Il est décidé de ne pas faire une adjudication des travaux ouverte. "En raison du caractère de l'oeuvre, il importe de ne recourir qu'à des entrepreneurs offrant des garanties sérieuses at capables de mener un travail soigné". Pour arrêter la liste, une Commission va être créée. Le président Myre de Vilers et M. Denormandie en feront partie.

Il est convenu qu'après l'édification du Phare, une plus belle maquette sera fabriquée pour être confiée au Musée Eckmühl d'Auxerre.

La séance est levée à 10:15.

L'adjudication restreinte des travaux nécessaires à la construction du Phare a été attribuée aux 12 entrepreneurs suivants, lors d'une réunion de la Commission Locale à Quimper :

  • Blot à Laval (Mayenne)
  • Bouyer (Emile) à Coutances (Manche)
  • Bouyer (Henri) à Lisieux (Calvados)
  • Doucet à Sées (Orne)
  • Fouché à Paris, 44 Bvd Montparnasse
  • Fréret & Marreuil à Paris, 43 rue des Boulets
  • Lefebvre (Pascal) à Rouen
  • Le Moine è Paris, 7 rue de l'Amiral Courbet
  • Mozet Delalanne à Paris, 65 rue Erlanger
  • Oberlé à Paris, 7 quai aux fleurs
  • Régner à Rouen
  • Vabre à Paris, 12 rue Nouvelle

Elle est approuvée par le ministre des Travaux Publics après avis favorable du conseil général de Ponts et Chaussées.

Le préfet du Finistère est informé officiellement par lettre du 13 Mai 1893 du Ministre des Travaux Publics Jules Viette.

                                                                                                    Lettre au Préfet


Cette lettre aborde les dispositions du testament de la Marquise, le cahier des charges et l'emplacement du phare, l'estimation des coûts, l'adjudication des travaux....