GRANDEUR ET DÉCADENCE DE KÉRITY


Le 17 Juillet 1453 le Roi de France Charles VII défait l'armée Anglaise à Castillon, sur les bords de la Dordogne. Cette victoire met fin à la guerre de Cent Ans et à l'occupation de la Guyenne (actuelle Aquitaine) par l'Anglois. Les mers deviennent plus sûres pour les marins du Duché de Bretagne qui s'y faisaient discrets, obligés de composer avec les Français et les Anglais. C'est le début de l'Âge d'Or  de Penmarc'h qui durera un siècle...

LA POPULATION DE PENMARC'H


A son apogée, la flotte de Penmarc'h était composée de plus de 500 navires, essentiellement d'escafes, de carvelles (commerce) et de quelques caraques.

Cette estimation peut être faite d'après les récits
  • de Jean Alphone Fonteneau (1544) parle de Pesmarc est un grand peuple qui a force navires
  • de Sourdéac (1597) parle lui de plus de 500 navires qui étaient à Penmarc'h lors du siège-massacre de la Fontenelle  et de 10.000 bons mariniers de Penmarc.
  • du chanoine Jean Moreau (1600) qui parle de 2.500 arquebusiers et de plus de 300 bateaux de tous tonnages volés par La Fontenelle lors du siège-massacre de Penmarc'h ,
  • de l'abbé Jean-Joseph Expilly  (1768) qui parle de 6.000 hommes en état de porter des armes.
  • de Jean-Baptiste Ogée (1779) qui parle des ravages de La Fontenelle et ses 280 barques de butin.
  • de Jacques Cambry (1794/1795) , les ruines de Penmarc'h annoncent une très grande population ; elles sont pour les habitants du pays les ruines de la ville d'Ys. On sait qu'on y faisait un immense commerce de salaison...
  • du Chevalier de Fréminville (1835/1836/1844) pour qui Penmarc'h comptait alors parmi ses habitants près de 3.000 arquebusiers.
  • de Jean François Brousmiche (1829/1831),
  • d'Emile Souvestre (1835) explique qu'une tempête affreuse fit périr 500 bateaux pêcheurs montés chacun par sept hommes (soit env. 3500 pêcheurs).
  • de Julien Toussaint Marie Trévédy (1888/1891) estime la population d'alors à 10.000 habitants.
  • du recteur Le Coz (1888) dit que Kérity peut mettre sur pied plus de 2.500 arquebusiers et estime la population d'alors à 14.000 habitants
  • de Auguste Louis Paul Puyg dit Gabriel Puig de Ritalongui (1894) annonce que la population ancienne de Penmarc'h s'élevait à 15.000 ou 20.000 habitants, quoi que quelques auteurs l'évaluent à 30.000 et d'autres à 40.000 habitants...
  • de Quiniou qui estime lui la population d'alors à 10 - 12.000 habitants.
  • du chanoine Abgrall
  • etc...

Mise à part les outrances de Ritalongui, les historiens du temps jadis évaluent tous des nombres à peu près similaires : Environ 500 navires à Penmarc'h. Soit environ 3.500 marins. A ceux-ci, il faut ajouter le grand nombre de ceux qui courent les mers à l'heure de l'évaluation, dans l'exercice de leur métier : 50, 100 bateaux, peut-être. Et une armée de 2.500 arquebusiers. Ajoutons à ceux-ci leurs femmes et enfants, des commerçants de tous poils et les paysans qui les nourrissent, l'administration, le clergé, la noblesse, etc... : Les historiens contemporains estiment la population de cette "petite république presqu'indépendante" à environ 10.000 habitants voire 14.000 pour les plus optimistes... Chiffres à comparer à ceux de Nantes  et ses 14.000 habitants et Rennes avec ses 13.000 habitants. Cela fait de Penmarc'h une très grande agglomération, une des principales de Bretagne.

Ces habitants sont répartis dans un grand nombre de petits bourgs distants les uns des autres d'une arquebusade. Des noms de quartiers qui ont perduré malgré les siècles...

LA FLOTTE DE PENMARC'H


Aux XV et XVIème siècles, on rencontrait sur les mers principalement trois types de gros navires : Caraques, caravelles et carvelles. Voyons leurs différences avec ce montage photo des maquettes de l'expédition de Christophe Colomb (1492), maquettes commercialisées par l'entreprise Espagnole Artesania Latina.


Aux XV et XVIème siècles, on rencontre principalement à Penmarc'h deux de ces types de navires (la caravelle est plutôt Méditerranéenne)

LES CARVELLES : Au début du XVIème siècle, les CARAVELLES abandonnent leurs voiles latines pour des voiles carrées plus manœuvrables et un gréement modifié. La coque à bordage à clins (bordés superposés) est remplacée par une coque à bordage à franc-bords (bordés fixés bord à bord et calfatés). Ces caravelles améliorées prennent le nom de carvelles (du néerlandais karveel ), plus adaptées au gros temps de l'Océan Atlantique et des mers froides de l'Europe du Nord. Ces carvelles sont pontées,  plus ventrues et plus imposantes que les caravelles. Elles jaugent environ 60 à 70 tonneaux. Elles transportent principalement des marchandises.



LES CARAQUES : Leur nom vient de l'Italien de Gènes carraca qui signifie barque ; la caraque est aussi appelée Nef, du latin navis qui signifie navire. Les caraques sont des navires à la coque ventrue dérivées des cogues de la Mer du Nord et de la Baltique. Elles portent une grand voile carrée héritée des drakkars, parfois surmontée d'un hunier et d'une petite voile, un petit mât avec une voile carrée et d'un beaupré à l'avant et enfin à l'arrière, un mât d'artimon portant une voile latine. Leur coque est à clins puis à franc-bords fin XVIème siècle. Elles jaugent environ 100 à 150 tonneaux tandis que certaines grandes caraques pouvaient dépasser les 1000 tonneaux !
Les caraques étaient armées pour le commerce ou pour la guerre. Armées pour la guerre, les grandes caraques étaient alors équipées de tourelles et de canons et pouvaient embarquer jusqu'à 2000 hommes.


Aux XV et XVIème siècles, on rencontre aussi un autre type de navire, de canot plutôt :

LES ESCAFES : Leur nom vient du latin scapha qui signifie barque. En vieux Français, une escafe est une chaloupe ou une coquille tandis qu'une escafelote est une coquille de noix ! Ce sont des barques dites monoxyles, du grec mono qui signifie un et xylon qui signifie bois. Il semble que ces petites barques aient été construite d'une seule pièce de bois (Dictionnaire du Moyen Français 1330-1500).  Ce sont des genre de pirogues larges qui jaugeaient environ 20 tonneaux ; certaines pouvaient atteindre les 10 m, selon les archéologues. Elles servaient à la pêche locale voire au petit cabotage.

LA PÊCHE


Penmarc'h était réputée pour sa pêche du merlu. La pêche de ce poisson était effectuée de nuit à proximité des côtes sur des escafes. Les pêcheurs pêchaient aussi la julienne, le hareng et surtout le congre. Il existait aussi un ban de morues au nord de la pointe de Bretagne : Les abords du ban le plus au sud se trouvaient à trente - quarante lieues de Penmarc'h, selon Fréminville. Soit 160 à 220 km ou 100 à 130 km, selon qu'il parla en lieues marines ou terrestres1. Les pêcheurs partaient donc pour des marées de quelques jours sur leur coquille de noix.

(1) A cette époque, la lieue terrestre a comme origine la distance que peut parcourir un homme à pied en une heure soit 10.000 pieds soit 3,248 km.
La lieue marine a comme origine la limite du champ visuel, l'horizon donc, d'un homme de taille moyenne (175 cm) debout, les pieds au niveau de la mer soit 6080 verges soit trois milles marins soit 5,560 km.

LES PÊCHERIES


A l'époque, la religion et ses règles avaient une place importante dans la vie de tous les jours. Les jours de Carême étaient impérativement respectés de tous. La viande de Carême (le poisson) était consommée pendant ces périodes.

L'abondante pêche ne trouvait pas suffisamment de débouchés à Penmarc'h ni dans les environs. Les transports terrestres et maritimes étaient lents et ne permettaient pas l'exportation lointaine du poisson dans des conditions d'hygiène acceptables. Carême ou pas.

La conservation par le sel étant le seul moyen connu pour la conservation du poisson, celui-ci était salé puis séché dans ce que l'on appelait des sécheries.

Il existait à Penmarc'h nombre de pêcheries, un terme pêcherie qui englobe également la partie sécherie. Ces pêcheries sont fournies en poissons par :

  • des pièges à poisson (ou gorrets). Leur fonctionnement est simple : le poisson remonte avec la marée dans les pièges et restent pris au piège lorsque la marée redescend. Selon certains, il resterait quelques traces de ces pêcheries et de leurs pièges à poisson (ou gorrets) aux pointes de Pors Carn, de Kervily. A St Pierre un quartier a encore pour nom "goret".

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Les ruines d'un piège à poissons (?) à la pointe de Kervily


Au risque d'être taxé d'hérétique, je ne pense pas que ces fondations soient des restes de pièges à poissons. Pour plusieurs raisons :
Beaucoup de spécialistes s'accordent à dire qu'au XVème siècle le niveau de la mer était plus bas qu'aujourd'hui...Or actuellement, malgré un niveau de la mer plus important, ces "pièges" ne sont pas suffisamment alimentés en eau lors des marées de morte-eau !
Faire des pièges avec de grosses pierres taillées qui à l'époque coûtaient une fortune, semble encore peu probable.

Pour d'autres, il est possible que cet enclos de pierres soit le vestige d'une cuve à garum.
Ce condiment inventé à l'époque antique romaine, avait un goût proche du Nuoc Mâm (nước mắm). De la lie de filtration du garum, on tirait un sous-produit : L'allex.
Élaboré à base de restes et sklipoù (viscères) de poissons fermentés dans la saumure et fortement salé, le garum était, au XVème siècle, filtré puis accommodé avec diverses épices et herbes (poivre, romarin, sauge, fenouil...). Son goût changeait au fil des saisons du fait des migrations des poissons composant la mixture.

Quoi qu'il en soit, piège à poissons ou cuve à garum, tout laisse à penser que la pointe de Kervily abritait une pêcherie. 

  • du poisson pêché par les canots de pêche. A leur retour de pêche, les poissons étaient pris en charge par les pêcheries. Le poisson était salé puis mis à sécher. Le salage était réalisé avec du sel provenant de marais salans situés entre les quartier de Kergadien et Poulguen (à l'époque, la zone en bordure de ces quartiers était une zone humide affectée par les marées). La production locale de sel n'étant pas suffisante, le sel était importé de Guérande et sa région.

Puis le poisson salé était transporté vers les principaux ports de l'Atlantique et de la Manche pour de gros commerçants.

Chacunes de ces étapes, pêche, salage-séchage, transport et exportation étaient évidemment taxées par les Barons du Pont.

Le retour des carvelles ne s'effectuait pas à vide. Ceux qui, par exemple, livraient leur poisson salé à Nantes,  ramenaient à Penmarc'h du vin de Loire et/ou du sel.

LE COMMERCE


Le terrain de jeu des marins Penmarchais se limitait au sud de l'Espagne,  au Nord de l'Écosse et à la Flandre Zélandaise (sans atteindre la Baltique).



Les commerces du vin de Bordeaux et du pastel du Lauraguais se taillent "la part du lion".

Le vin de Bordeaux était déjà à l'époque considéré comme le meilleur. Le plus prisé, il était forcément le plus cher (rien n'a changé...) et générait donc le plus de profits, tant au niveau négoce qu'au niveau transport.

Le pastel (pâte en Occitan) était tiré de la guède, une plante herbacée très répandue dans le Lauraguais, du fait du climat local propice à sa culture. Transformée en pâte, cette plante médicinale et tinctoriale était séchée toute une année et commercialisée sous forme de boules, les cocagnes. Cette base était réduite en poudre puis transformée en un produit plus noble : La poudre d'agranat. Puis cette poudre était de nouveau transformée pour en soutirer une teinture permettant de réaliser des bleus lumineux très prisés dans les filatures Flamandes. Additionnée à du carbonate de calcium, la pâte était aussi utilisée pour la confection des bâtons de pastel. La culture délicate de la guède et ses coûts de transformation élevés pour en extraire la teinture, en faisait un produit cher qui générait de gros profits, tant au niveau négoce, qu'au niveau transformation et encore une fois qu'au niveau transport.

Le profit était tel que deux livraisons étaient suffisantes pour amortir une carvelle d'une soixantaine de tonneaux. Le maître de barque et son équipage, se gardaient toujours un petit coin de leur carvelle pour faire eux aussi un peu de commerce profitable, généralement du vin, qu'ils déposaient à Penmarc'h. Le voyage de retour ne s'effectuait pas à vide : Harengs des mers du Nord, toiles et nombre d'autres  marchandises constituaient  la cargaison. Les carvelles Penmarchaises transportaient aussi des céréales et parfois du sel dont le transport était de faible rapport.

SIGNES ÉXTÉRIEURS DE RICHESSES

Les manoirs


Kérandraon, Kérun, Poulamène, Kerbézec, Poulglas, Penn-ar-Pont, Kersidan, Cheffontaines, Kérouzy, Pors-ar-Gosker, Pors-Lambert, Ru-Dronsart, Kérellec, Poull-Gallec, Pennity...
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Pors Lambert © Levy
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Kérouzy (pas Penn ar Pont) © Dantan
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Kerbezec © Levy
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Penity © Villard

Les lieux de culte


L'Église Saint Guénolé (dite Tour Carrée) est achevée à la fin du XVème siècle (1488).
L'imposante église St Nonna été édifiée au début du XVIème siècle (1508)
Ces deux édifices comportent des hauts reliefs qui désignent clairement les origines de la fortune des mécènes : Poissons et commerce.

L'Église Sainte Thumette (ou Thunvez) fut elle aussi construite dans la première partie du XVIème siècle.
La Chapelle N.-D. de la Joie  fut construite dans la deuxième partie du XVIème siècle.


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Eglise St Nonna © Levy
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Porche Ouest de St Nonna
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Porche Ouest de St Nonna


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Eglise St Guénolé dite Tour Carrée © Nozais
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Porche Ouest de la Tour Carrée
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Porche Ouest de la Tour Carrée


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Chapelle N.-D. de la Joie © Levy
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Eglise Ste Thumette © Andrieu

LE DÉCLIN DE PENMARC'H


1520 : C'est le début du déclin de Penmarc'h et de son port, Kérity. Il peut être expliqué par plusieurs causes :

  • Toujours en quête de croissance, les dirigeants des Flandres ont pris conscience de leur dépendance commerciale vis à vis des rouliers Kérityens. Pour un riche commerçant, avoir sa propre flotte de transport est à court terme plus économique que de payer des transporteurs. Les bateaux construits par les Flamands seront plus imposants (env. 300 tx), donc plus rentables, malgré leur coût plus élevé. Les petits chantiers du Cap Caval ne seront pas à même de construire de telles unités. Quand à acheter de tels navires... Impossible pour le maître Penmarchais qui est peu fortuné et dont l'indépendance l'incline à faire plus confiance à sa famille et ses collègues qu'aux banques et leurs contraintes.
  • Le remplacement de l'indigo à base de guède par de l'indigo à base d'indigotier des Indes, meilleur marché (mais moins lumineux et moins durable) a ruiné la production de pastel du Lauraguais. Ce transport rémunérateur vers les pays du Nord diminue jusqu'à disparaître.
  • Les troubles religieux en Flandres (1567) et les guerres civiles résultant de la mutinerie des troupes espagnoles de Philippe II d'Espagne (Sac d'Anvers - 1576) laissent exsangues les grands ports Flamands, réduisant considérablement les populations et les finances locales, particulièrement les finances des riches importateurs et consommateurs. Moins de clients et de commanditaires implique moins de transports pour les rouliers Bretons.

Des causes plus locales :
  • Le merlu et le congre pêchés par les marins de Kérity sont supplantés par la morue pêchée sur les bans de Terre-neuve.
  • L'accession sur le trône du Duc de Bretagne Henri II met fin à l'indépendance du la Bretagne qui est rattachée au Royaume de France. Cette annexion a du avoir une mauvaise influence sur le commerce Penmarchais qui devait rendre compte désormais à l'administration Française.
  • La peste qui sévit dans la région de Penmarc'h en 1533, 1564, 1565, 1586, 1594, 1595 (pour ne citer que le XVIème siècle) contribua probablement aussi a réduire sa population.
  • Les guerres de la Ligue touchent la Bretagne et Penmarc'h, plus particulièrement le sac perpétré par Guy Eder de Beaumanoir (dit La Fontenelle) en 1596.

La Fontenelle

BIBLIOGRAPHIE

Penmarc'h a travers ses historiens
Remy MONFORT (1985)
Les Mystères de Penmarc'h
Serge DUIGOU (2001)
Penmarc'h Histoire Maritime du XIV au XVIII° siècle
Aline COSQUER (2017)


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